EFFET DE LA CHUTE DES GIRONDINS
On avait vu à Rome les assemblées, les curies, les comices, le sénat; envahis par des bandes armées, délibérer
SOUS les piques. Cette irruption de la force avait marqué les derniers jours des constitutions libres. La République française commence le 31 mai comme avait fini la République romaine, que l'on croyait imiter. Cette journée était-elle inévitable? Ce que je puis affirmer, après une expérience de quatre-vingts années, c'est que par ce chemin on va à l'esclavage.
Quand la Convention se réunit de nouveau, tout parut changé en elle. Il y eut encore quelques murmures dans le côté droit, au moment où il s'agit d'achever les proscrits; mais ceô murmures, rares déjà, facilement couverts, cessèrent bientôt. On entra dans les régions du silence et de la mort; ils deviennent les deux gardiens de la félicité promise.
A peine investis de l'autorité, il est inconcevable avec quelle facilité les vainqueurs prirent et firent adopter le langage usité par tous ceux qui ont exercé chez nous le pouvoir absolu. « S'occuper des affaires » fut le prétexte pour repousser la plainte de ceux qu'on accablait. Valait-il donc la peine de songer à des individus? 11 ne fallait plus avoir des yeux et des oreilles que pour « l'intérêt général ». Comme si, dans cet intérêt, celui des personnes ne devait être compté pour rien !
Saint-Just entre véritablement en scène dans son rapport contre les Girondins. Il y avait entre eux et lui une haine de race, la guerre éternelle d'Athènes et de Sparte. Après les grands discours de la Constituante et des Girondins, quand vous rencontrez pour la première fois Saint- Just, il provoque la stupeur. Vous sentez un caractère de bronze, une volonté déjà toute forgée, avec une pensée souvent encore informe, qui se cherche pour s'imposer. Cet embryon d'idées déjà despotique, qui se donne pour un système immuable, souverain, ce balbutiement d'une bouche d'airain, cette adolescence qui se prolonge quand l'inquisiteur est déjà achevé et complet, forme comme la figure de la Terreur à ses commencements. Après tant d'alarmes, on porta aux nues sa modération, quand on vit qu'il qualifiait de traîtres ceux qui étaient en fuite, mais qu'il tenait les prisonniers seulement pour accusés. On ne savait
pas encore combien les tempsavaient mis peu de différences entre les uns et les autres. Une parole de Saint-Just éclaira soudainement les ténèbres dont il s'enveloppait : « Un individu ne doit être ni vertueux ni célèbre devant vous. Un peuple libre et une Assemblé nationale ne sont point faits pour admirer personne. La Révolution avait créé un patriciat de renommée. »> Aucun de ceux qui écoutaient n'osa demander dans quelle région nouvelle on entrait, si ce qu'il fallait châtier, c'était la renommée, l'admiration, la vertu. Mais beaucoup, depuis ce temps-là, se vouèrent à l'éternel silence. Prodige d'épouvante! la tête de Méduse avait parlé.
Dans les séances qui suivirent, la Convention, décimée, muette, prit tout à coup un air de fête. Des femmes du peuple vinrent couvrir de fleurs les députés immobiles à leurs bancs. Des chanteurs, des musiciens, firent retentir les voûtes de couplets et de fanfares. Mais ces fanfares déguisèrent mal la tragédie qui venait de se jouer. vSous ces rosés perçait trop visiblement la peur.
.Le 24 juin, on se souvint de madame Roland. Elle avait été mise en liberté le matin, par un scrupule de légalité. En vertu d'un autre scrupule, elle fut arrêtée de nouveau le soir, tant on avait la piété de la loi 1