‹ La Révolution; rev. et augmentée de la Critique de la Révolution (volume 2)Chapitre 28 sur 107 · A LA TERREUR · texte numérisé non relu

A LA TERREUR

Dans la vie privée, il n'est pas juste que les fils expient la faute des pères. C'est une idée admise par notre temps. Mais dans la vie des peuples, cette pliilosophie échoue; et il est certain que les générations sont cliàtiées des fautes des générations précédentes. Voilà le seul moyen de donner une explication morale du règne de la Terreur.

Comme Louis XVI a été frappé à cause des iniquités des rois qui l'avaient précédé, de même les Français de tous les rangs ont été punis en nQSet 1795, par la Terreur, de la servilité de leurs ancêtres. Le glaive a frappé sur tous les rangs, parce que la servitude avait été l'œuvre de tous. L'histoire de France se dénoue avec fureur dans ces années d'épouvante; la colère d'en haut tranche le nœud gordien des dix derniers siècles. De toutes les révolutions, la Révolution française a été la plus sanglan+e, parce que l'histoire de France efet celle qui avait laissé s'accumuler le plus d'iniquités. La fureur a dû être plus grande là où la patience avait été la plus longue.

Ce fut un avantage incomparable pour les terroristes d'avoir pour précédents et pour modèles les déclarations et ordonnances de Louvois dans la Révocation. Sans douté, le même esprit qui veut que tout serve d'exemple dans notre histoire, a préparé do loin ces adrairab'es précéients, afin que le chemin fût tracé à la postéiité. Car les terroristes, grâce à ce plan magnifique et tout divin, privilège unique de notre race, ont pu marcher avec sûreté dans cette voie de sang. Chaque étape était marquée d'avance. Merlin de Douai sappuie sur Louvois, Fouquier bur Bâville. L'ange

pieux de l'extermination, sans nul doute, avait pris soin pour nous de frayer cette route. Les noyades de la Loire ont leurs modèles; au xvn^ siècle, un Pianque proposait que l'on no.vàt en mer les protestants. Avertist>emî )t à Carrier. Viilars menace de passer des populations entières au fil de l'épée ; c'est déjà le langage de Collot-d'Herbois. Montrevel invente la loi des otages; le Directoire n'aura qu'à la faire revivre.

Mais, avouons-le, la Terreur de 1193 ne sut pas égaler en tout la Terreur de 1681. En cela il j eut décadence. On ne revit pas la même patience dans les bourreaux, ni des supplices si longs, ni ces morts que Bâville faisait savourer sous ses yeux, pendant des journées entières. 9'.^ n'employa pas la torture ; il ne brûla ni n'écartela ses victimes; il ne rompait pas les os des condamnés avant de les jeter grouillants dans le bûcher.

Véritablement, il n'est plus guère possible à un Français de lire les horreurs de la Révocation de l'é'iit de Nantes; elles ont eu pour nous de trop fatales conté' luences qui saignent encore. Elles ont fait entrer dans nos cœurs le mépris des choses morales quand elles sont aux prises avec la force soldatesque. Il en est resté une admiration indélébile pour l'œuvre du sabre, un ricanement interminable devant la co^t^cience qui ose r» sister.

Dragon ner les esprits, sabrer les croyances, écharper les idées, opposer l'esprit troupier à l'enthoub^a^me naïf, rien ne sembla plus simple. Ces corbeilles îem lieb de têtes et envoyres au gouverneur, ces novateurs convaincus et brusquement réduits au silence à coups de pictoler. ces intrépides et incomparables charges de dragon> coniie des petites iiUrib de .-ept ans. ces héroïques soldiJtt plu^ furieux que des « our-s »% qui se couvrent de gloire en lutillant à bout portant, en mas-a'-Tant les enfants en extase, toutes ces voix do bup[»l:ciés qui se taisent lâchement bou& le bruit des tambours, cea troupeaux d'àmes livrée» aux moqu.'.ries dcb légiments. que tout cela e^t magnifique et l>.ea fait pour établir dan.- les cœur» la pure religion du sabre 1 Cap en tin, on ne ni la pas que le sabre a fort bien converti en Poitou et en Saintonge.

Comment ces cinq cent mille hommes d'élite ont-ils pu être arrachés de la France, sans que les pierres aient crié? Comment un pareil silence, puis presque aussitôt un si long oubli ? Et ce n'étaient pas la passion, le fanatisme qui rendirent la France si aisément complice de ces persécutions. Ce fut obéissance au maître.

Quand le xviii® siècle se leva, les supplices ne se lassèrent pas. Les gibets marquèrent les jours Les héros des Cévennes torturés, rompus vifs, puis écartelés, puis brûlés au milieu des ricanements de la foule et laissés en pâture aux corbeaux, remplissent d'abord la scène. Ils montrent ce que Ton pouvait encore trouver de barbaries sous l'élégance et la frivolité de ce temps. Les meurtres paraissent plus odieux parce qu'ils sont ordonnés sans foi et par routine. Les juges continuent de condamner, les bourreaux de tuer, par servilité, par complaisance. Cette habitude de dragonner a passé dans les cœurs; on ne peut s'en défaire.

Au milieu de tant d'horreurs, la France n'avait témoigné ni regret, ni pitié. Quelques années s'étaient passées; elle avait tout oublié. Ces plaintes déchirantes des exilés, ces demandes de garanties, cette dignité de l'individu, cette résistance à l'oppression, ce sérieux du cœur, ne parurent bientôt aux Français qu'un style de « réfugiés ». Cela aida sans doute les proscrits à affermir leur cœur sans regarder en arrière.

Les persécutions que les catholiques ont fait subir aux protestants ont corrompu les premiers. La comparaison perpétuelle que les intendants étaient chargés de faire entre la conviction religieuse et les intérêts, était avilissante pour tous.

Déjà l'exemple de la noblesse, par ses abjurations intéressées, avait enseigné bien haut qu'il n'y a qu'une chose sérieuse dans la vie : les biens et la, fortune. C'était le mot de Bâville.

Il y eut quelque chose de plus odieux que les supplices. Je veux dire les mépris, les brutalités, les outrages envers les convictions. On donnait huit jours à une population pour se convertir : après cela le sabre. La légèreté, comme toujours, aidait à la cruauté. On riait de ces âmes quand

THÉORIE DE LA TERREUR lî^

on les avait flétries. Le duc de Noailles écrit à Louvois : u Le nombre des religionnaires dans cette province est de deux cent quarante mille. Je crois qu'à la fin du mois, tout sera expédié. » Jamais pareil cynisme dans les persécutions. On ne recevait les hommes à merci qu'après les avoir dégradés. L'athéisme devait sortir de là; Bayle eut le mérite de l'annoncer le premier.

Louis XIV, Louvois, Tellier, extirpèrent Dieu. Les missions bottées déchristianisèrent les catholiques.

Cette histoire dégouttante de sang et de meurtres, pleine de gibets, de roues, de galères, produisit le mépris de toute religion, des vainqueurs comme des vaincus; le carnage continua par habitude, quand le fanatisme fut rassasié. La régence vint ; elle fit une nation athée. Mais le xviii® siècle continua de massacrer, de pendre, d'étrangler, par amusement.

En l'787, Louis XVI rendit aux protestants l'état civiL Le temps avait manqué pour les anéantir, ils n'étaient qu'exténués ou expirants.

Voyez, en un seul trait, combien le fanatisme aveugle est entré dans nos histoires. Après avoir raconté la résistance des protestants à toutes ces barbaries, le petit-fils d'une des victimes conclut par ces mots : « La cause était juste; mais elle eût été la ruine de la France *. »

Ainsi les victimesfinissent par congratuler les bourreaux. Et en quoi la conquête de la liberté de conscience eût-elle été notre ruine ?

On sacrifie tout à l'idée de je ne sais quel peuple messie qui a besoin de sacrifices sanglants. Mais tous les peuples se prétendent Messie, à ce prix-là. Tous veulent qu'on adore leurs violences, leurs iniquités, leurs férocités, comme sacrées. Si nous les écoutions, il n'en est pas un seul qui ne réclamât ce privilège du barbare.

Einissons-en avec ce mysticisme sanglant ; afi*ranchissons au moins l'histoire. La férocité est férocité, quel que soit le peuple qui l'exerce. L'idolâtrie ne nous est plus permise. Plus de parti pris, plus de systèmes de sang, plus

Page 1