CAUSES DE LA TERREUR
On cherche encore aujourd'hui d'où est née la Terreur? J'en dirai les causes principales.
Elle est née du choc de deux éléments inconciliables, la France ancienne et la France nouvelle. Partout où elles se sont rencontrées, elles ont voulu se détruire sur-lechamp ; c'est presque toujours la France ancienne qui a provoqué l'autre.
Le sentiment de deux forces absolument incompatibles poussait les âmes à la fureur. On savait trop qu'il ne pouvait y avoir entre elles aucune capitulation, et que l'une ou l'autre devait périr. C'était donc un esprit d'extermination qui naissait du fond des choses dès qu'elles étaient en présence. Du choc de deux électricités opposées se formait perpétuellement la foudre.
Chaque représaille d'un côté amenait de l'autre les plus terribles représailles; ainsi montait chaque jour la colère, jusqu'au jour où elle toucha au délire.
A chaque attaque de la Cour répond une attaque du peuple ; à chaque réaction, une révolution nouvelle ; à la séance royale du 23 juin 1789, l'insurrection du 14 juillet; au rassemblement des troupes et aux fêtes de rOrangerie,
rinvasion de Versailles, les 5 et 6 octobre ; au refus de sanctionner le décret contre les prêtres et les émigrés, le 20 juin ; au renvoi du ministère girondin, le 10 août; à la prise de Verdun, les massacres de septembre*; au manifeste de Brunswick, le supplice de Louis XVI; à l'armée de Condé, l'armée révolutionnaire; à la coalition, le Comité de salut public; à la reddition de Cambrai, le supplice de Marie-Antoinette ; à la ligue des rois, le terrorisme. •
Ainsi menacée, provoquée, désespérée, la Révolution gagnait chaque jour en audace. Elle montait toujours plus haut à mesure que le danger s'amoncelait autour d'elle ; le jour vint où ses représailles, nées de la force des choses, apparurent comme un système à l'esprit de quelques-uns. Ceux-ci entreprirent de maintenir à cet état d'exaltation la nation française, aussi longtemps qu'il resterait un obstacle à vaincre.
Robespierre, Saint- Just, Billaud-Varennes voulurent changer ce qui avait été un accident en un état permanent. Ils se firent un principe de gouvernement de ce qui avait été d'abord un éclat de colère, une inapulsion du désespoir. Froidement et impassiblement, ils convertirent la furie gauloise en règles ; ils rendirent durable ce qui, de sa nature, n'est que passager : l'indignation, la crainte, la frénésie; ils firent de la fureur un froid instrument de règne et de salut. Figurez-vous une mer déchaînée et .changée tout à coup en une mer d'airain immobile. Voilà la conception du terrorisme.
Par eux, le vertige de certaines journées devint le tempérament fixe et l'âme de la Révolution. Ils fermèrent le retour à la pitié, au repentir. Ils prirent tout ce qu'il y a de tempêtes dans les passions de la foule, et ils en firent du bronze. Ils fixèrent ce qu'il y a de plus changeant dans le monde : les colères d'un peuple. Ils systématisèrent ce qu'il y a de plus spontané, de plus irréfléchi : l'ivresse d'une multitude. Et de tout cela ils formèrent le règne de la Terreur; conception unique dans l'histoire, qui n'appartient qu'à un petit nombre, que tous subirent, et ceux-là principalement qui la tirèrent de leur cruel génie moins encore que des circonstances uniques où se déchiraient, dans une
seule nation, deux nations aux prises, Taneienne et la nouvelle.
Sous la Constituante, personne ne doutait de la régénération delà France; cette foi fut le caractère de cette première époque. Sous la Convention, le problème que personne n'avait encore vu se posa tout à coup : est-il possible qu'une nation corrompue, vieillie dans resclavao:e, entre dans- la liberté? Plusieurs jugèrent dès lors le problème insoluble et abandonnèrent la Révolution. Quelques-uns ne désespérèrent pas de réaliser ce qui semblait à d'autres une impossibilité absolue; ils entreprirent de forcer les Français d'être libres, par des moyens que des politiques de l'antiquité avaient appliqués dans des circonstances analogues.
Les oreilles étaient encore pleines des louanges décernées par Mirabeau à Marius : « Marins moins grand pour avoir exterminé les Cimbres que pour avoir aboli 'dans Rome l'aristocratie de la noblesse ! ><
Pourquoi ne disputerait- on pas cette louange aux £Uiciens? Pourquoi les nouveaux tribuns ne se feraient-ils pas pardonner ce qui avait été presque divinisé chez Cléomène, Dracon, Marius et tant d'autres? Au pis aller, ils livraient leur mémoire à l'exécration de la postérité; telle fut pour quelques-uns, au moins pour Saint-Just, la raison de la Terreur.
Troisième cause : le mépris de l'individu, triste legs de l'ancienne oppression. « Soyez comme la nature, disait Danton. Elle voit la conservation de l'espèce, ne regarde pas les individus. » Avec ce prétendu terrori^me de la nature appliqué aux choses humaines, il eût fallu décapiter l'humanité.
Dès le principe, nous faisons de la Révolution un être abstrait, comme la nature, une idole que nous divinisons, qui n'a besoin de personne, qui peut, sans dommage pour elle, engloutir les individus les uns après les autres, et grandir de l'anéantissement de tous. Prenez garde que cette vue est absolument fausse et purement oratoire.
Le mépris de la personne ne s'est vu jusqu*i<'i que dans Bos histoires. Autant vaudrait dire que tous les hommes
pourraient être anéantis sans aucun dommage pour l'humanité.
La Révolution française, comme toutes les autres, a été faite par des hommes, non par des nuées. Quand ces hommes ont été détruits prématurément, la Révolution a fait naufrage.
Il y a eu plusieurs générations qui l'ont soutenue, développée. Lorsque les chefs en qui étaient linitiative et la vie eurent péri, on finit par se trouver en face d'un peuple décapité. La grande vie publique cesse; les médiocrités parle cœur ou le génie avaient seules survécu. Tout s'abaisse, le vide est en chaque chose; il se trouve un grand capitaine, il entre en maitre dans l'héritage vacant.
L'idée n'était jamais venue à personne de soutenir que la Réforme aurait pu, sans se nuire, extirper les réformateurs, qu'elle se serait développée par elle-même, qu'ils ont reçu d'elle leurs physionomies, qu'en un mot, elle existait et pro::pérait sans eux.
Luther, Zwingle, Calvin, Guillaume le Taciturne, Marnix de Sainte-Aidegonde *, ont donné chacun leur empreinte aux révolutions du seizième siècle. Ce n'est pas un être abstrait, la Réforme qui les a créés à son image. C'est tout le contraire; et il n'en a pas été autrement chez nous. En vain nous supposons dans notre histoire une nature humaine toute dilierente de celle du reste du monde. Revenons à grands pas à notre alliance avec le genre humain. Nous avons trop perdu à vouloir en sortir.
Dans l'histoire se rencontrent des individus qui font un progrès et s'élèvent, en dépit de leur temps, au-dessus du niveau général ; par leur exemple ou leurs actions, ils préparent, ils entraînent après euxune humanité transformée. De même dans la nature : il y a eu aussi dans le monde végétal, animal, des individus qui ont surpassé ceux qui les ont précédés. Doués d'une vertu ou d'un génie particulier, ils les lèguent après eux à leurs descendants.
Si la nation n'est pas mûre, l'homme qui s'élève au-dessus d'elle périt martyr inconnu, sans laisser de trace. Si le
1. t'ondaîion des Provmces-Unies, Maruix de Sainte-Aldegcnde.
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temps n'est pas venu, si le sol n'est pas préparé, la plante qui s'est développée au faîte de son espèce périt étouffée sans postérité. Mais d'autres sont nées dans des conditions meilleures; si une seule a trouvé un milieu convenable, elle a pu produire une révolution végétale et un monde nouveau.
Il y a eu aussi des prophètes, des novateurs, des révolutionnaires parmi les brins d'herbe. Celui qui a osé le premier redresser la tête a affranchi sa postérité. Il annonçait dans les anciens âges la flore nouvelle.
Respectez donc l'individu ; il est le principe des révolutions, dans l'homme comme dans la nature.
Qui croirait que la philanthropie elle-même poussât aussi à la Terreur?
Les révolutionnaires partaient de l'idée première de J.-J. Rousseau, que l'homme et le peuple sont bons originairement sans mélange de mal. Lorsqu'ils virent que le bien avait, malgré cela, tant de mal à s'établir, ils se crurent trompés, bientôt trahis; ils se demandèrent si l'héritage de servitude ne renaissait pas autour d'eux, chez leurs propres amis, et ils les tinrent pour suspects.
Après avoir commencé par mettre à Tordre du jour « que l'homme est bon, »» dès qu'ils sentirent des obstacles à l'établissement de la justice, ils conclurent qu'ils étaient enveloppés dans une conspiration immense, sans voir que cette conspiration était le plus souvent celle des choses.
L'homme avait été violemment délivré des chaînes qui empêchaient en lui la justice originaire d'apparaître. Plus d'entraves, plus de maîtres, et pourtant l'idéal de J.-J. Rousseau ne se montrait pas. Cet homme simple et vertueux, cet Emile, vrai fils de la nature première, ne surgissait pas encore, d'un élan spontané. Qui l'empêchait de se produire et de se révéler sur la place publique ?
C'était donc la volonté des méchants qui le retenait captif? Sans doute la même trame presque universelle qui avait enveloppé les pas de J.-J. Rousseau enveloppait maintenant la fille de son génie, la Révolution. Comment se défendre d'une fureur sacrée quand un plan si simple,
si aisé à établir que celui de l'auteur à'^Jmile, une société qui n'a pas besoin d'être réalisée que de la seule impulsion de la nature et du seul consentement des gens de bien, subit néanmoins tant de contrariétés et de retards?
Plus ces contrariétés étaient inexplicables, plus elles étaient odieuses. Empêcher par la perfidie ou l'indifférence que le plan de la nature première ne se réalisât immédiatement, n'était-ce pas le plus grand des crimes ?
Tel était le travail de soupçon qui se faisait dans l'esprit de Robespierre, de Saint-Just et des autres principaux Jacobins, depuis le commencement de la Législative.
Si vous eussiez pu descendre dans l'âme des Terroristes vous eussiez vu un bien autre spectacle. Ca^r, non- seulement le passé à demi dompté rugissait autour d'eux, mais ils en portaient une partie en eux-mêmes; ils étaient ainsi complices, sans le savoir, de la conspiration qu'ils découvraient et dénonçaient sous chaque chose.
A qui donc se fier, puisque leur ennemi ils le trouvaient en eux-mêmes? Comme leurs propres pensées se contrariaient et qu'ils n'étaient point arrivés à cette profondeur d'affirmation ou de négation qui entraîne après soi une suite nécessaire de conséquences, ils ne trouvaient pas la paix même au fond de leur esprit. Là aussi était le combat, la discorde, la guerre intestine. Et si les meilleurs sont ainsi partagés, où est le moyen de les associer ? Rousseau est le seul, l'unique dans la théorie; Robespierre fut de même le seul, l'unique dans la pratique de la révolution ; le soupçon atteindra tous les autres.
LES PRECEDENTS aiSTORTQTJES.
EN QUOI l'ancienne FRANCE A FOURNI DES MODELES