‹ La Révolution; rev. et augmentée de la Critique de la Révolution (volume 2)Chapitre 30 sur 107 · QUE LA LIBEBTB EST CONDAMNEE A ÊTBE HUMAINE · texte numérisé non relu

QUE LA LIBEBTB EST CONDAMNEE A ÊTBE HUMAINE

Il y a ceci de fatal dans la Terreur: qui l'emploie est condamné à l'employer toujours, ou à périr sitôt qu'il y renonce. Une fois ce sentiment entré dans une société, il ne fait guère que se transformer.

Vous ne pouvez employer les cruautés pour fonder la liberté publique, et la raison, la voici : si vous vous livrez à des barl' ries, vous êtes obligé de les continuer toujours et de garder pour cela le pouvoir absolu. Car. par la barbarie, vou^ provoquez contre vous et votre système des haines inexorables, des appétits, des représailles, des fureurs cachées, souterraines, qui n'épient que l'occasion d'éclater. Après vous être servi de la haclie on de l'exil, si vous venez à vous découvrir un ^eul jour, les fureurs de vengeance amassées s^e déchaînent c.ontie vous et vous détruisent, en remplaçant votre tyrannie p»ar la leur. Vous êtes donc contraints de rester toujours armés de la pleine

1. J'ai déjà marqué cette tradition dans Le Christianisme et la Révolution française^ ib45, et dans La l'hUosoiihie de t'Uislone de France^ 1654.

puissance, ouverte ou masquée, et vous ne pouvez la céder sans qu'elle passe à vos ennemis. Ceux-ci, à leur tour, ne pourront y renoncer sans craindre qu'elle ne vous revienne, à vous, s'ils vous ont laissé vivre, ou à vos adhérents, s'il vous en reste.

Quand les hommes se sont accoutumés à être conduits par la peur, il n'y a plus moyen de rien obtenir d'eux par une autre voie. C'est pour cela que le Directoire devait être un gouvernement si impuissant. Chacun se joua du pouvoir qui l'avait dégagé de la peur.

L'État est ainsi condamné à passer d'une terreur à une autre, jusqu'à ce qu'il s'abandonne à un chef qui, réunissant en lui tous les genres de puissance et de tyrannie, décourage l'espoir et plaise aux deux partis, en les écrasant l'un et l'autre. Telle est l'histoire de la Révolution jusqu'à nos jours.

Les terroristes, dit-on, attendaient une heure propice pour se dépouiller de la Terreur. Illusion! Cet instant favorable ne devait jamais arriver. Ils ne pouvaient ni renoncer à leur arme, ni en être dépouillés sans périr au même moment.

Comment les terroristes entendaient-ils désarmer et reparaître en simples citoyens sur la place publique? Ce jourlà ils eussent été infailliblement étouffés par ceux qu'ils auraient laissés vivre. L'heure de clémence qu'ils se promettaient, ils eussent été obligés de l'éloigner toujours^ sous la fatalité de leurs propres actions. Quel système que celui qui ne pouvait ni continuer sans s'user, ni s'interrompre sans détruire ses auteurs!

C'est une des grandes difficultés, d'autres diront infirmités, de la liberté qu'elle est obligée d'être humaine. Elle ne peut se servir de tous les moyens, comme les tyrannies et même les religions. Voilà pourquoi elle est si rare dans le monde, pourquoi si peu de nations y atteignent et ont cueilli cette palme. Le despotisme a vingt ressources là où la liberté n'en a qu'une.

C'est la même cause qui fait que les gens de bien sont presque infailliblement maîtrisés par les méchants. Les premiers n'ont que la ressource de l'honnête là où les

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seconds peuvent se servir à la fois du juste et de linjuste, selon que leur intérêt le demande.

Les Français doivent se connaître aujourd'hui, ou ils ne se connaîtront jamais. Ils peuvent voir clair dans leur passé, et voici ce qu'ils y découvrent : Saint-Barthélémy, Révocation de l'édit de Nantes, massacres de septembre, coups d'État, proscriptions: tout cela signifie une seule et même chose, et aboutit à un même dénoùment identique, immuable, inévitable : servitude.

C'est à ce retour périodique des mêmes fatalités qu'il faut échapper. Mais qui osera faire le premier pas ? Qui osera rompre avec le passé? Pouvons-nous dire que nous sommes sortis de l'ancien régime, quand subsiste le même tempérament, la même dépendance? Qui osera renoncer à la joie de se venger, à la volupté de réagir contre la tyrannie par la tyrannie? Quel parti, quelle faction osera mettre le pied sur cette terre inconnue pour nous et réputée impossible : le droit, la liberté ?

On ne peut y respirer, disent-ils. Quiconque veut seulement être juste, périt aussitôt sous la main de l'injustice. Personne n'est encore revenu de cette cité du bon droit. Elle dévore ceux qui s'y confient ; la force seule est quelque chose.

Ou encore : c'est un rivage qui repousse ceux qui veulent y aborder. C'est une mer pleine d'embûches et de monstres. Voilà aussi ce que l'on disait de l'Océan avant que Christophe Colomb y eût fait passer son vaisseau. Où est parmi nous le Colomb qui osera se confier à ce monde inconnu : droit, justice, humanité ?

Qui dira la vérité aux Français ? Qui osera percer les voiles de rhétorique sous lesquels ils enveloppent leur histoire pour mieux se cacher le présent? Qui déchirera leurs plaies pour les guérir?

J'ai osé l'essayer. Souvent le dégoût m'a saisi en voyant le retour et le progrès continu des mêmes servitudes, et la plume m'est tombée des mains. Il faut pourtant la reprendre et achever.

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