RAMÈNENT LES ANCIENNES CHOSES
Sitôt que les révolutionnaires se furent créé, dans le Comité de salut public, un pouvoir fort, ils l'adorèrent. Rien ne leur sembla plus neuf dans le monde que cette adoration. Dans le fond c'était l'ancien culte des Français pour l'autorité absolue ; plus on rentrait dans les formes anciennes, plus on croyait innover.
Dans le réseau de fer queBillaud-Yarennes étend sur la France par l'organisation révolutionnaire, se retrouve la trame du gouvernement de l'ancien régime sous d'autres noms. Les agents nationaux ne sont-ils pas assez pareils aux intendants ?
Seulement ces fonctionnaires nouveaux, tout-puissants, auxquels on prodigue pour la moindre négligence les années de fers, semblent des esclaves qui mènent des esclaves.
Si l'on veut voir à quel point les Français sont aisément éblouis par le pouvoir fort, il faut lire les historiens du Comité de salut public. Quelle complaisance ! quelle admiration sans bornes ! Jamais, dans aucune histoire, l'autorité absolue n'a reçu un pareil culte. Le vertige prend les démocrates; les voilà enivrés dès le premier jour à la même coupe où ont bu tous les rois.
L'éternel sophisme reparaît î « Patience ! Obéissez en aveugles ! Vous aurez plus tard la liberté 1 » En quoi cet esprit diffère-t-il de l'ancien?
Que le Comité de salut public ait rendu d'immenses services, cela certes est hors de doute. Mais ces services ne devaient pas profiter à l'établissement de la vie républi-
138 • LA EÉVOLUTION
caine. On diminua les difficultés de la Révolution. Et comment? En renonçant à ce qui était l'âme même de la Révolution. Tout se simplifia par le despotisme ; et comme toujours, on appela cela triompher !
Oter à une nation ses droits pour avoir le plaisir de les restituer, sera l'éternelle promesse du pouvoir absolu, quelque nom qu'il emprunte. En cela les douze dictateurs ne firent absolument rien de nouveau. Ils étaient sincères et dupes, là où les princes de l'ancien régime avaient été avisés et clairvoyants.
La théorie du pouvoir, telle que le Comité de salut public l'établissait, ne vaut rien, puisqu'elle se retourne à la fois contre ses auteurs et contre le peuple. Si les dictateurs ' qui promettent de se démettre de la hache se livrent d'avance à leurs bourreaux, le peuple, qui se livre à la dictature des supplices, est fatalement conduit à l'esclavage.
Ainsi on prenait le chemin opposé au but que l'on voulait atteindre. Loin de s'en rapprocher, on s'en éloignait chaque jour ; cela aussi parut trahison, quand c'était l'effet inévitable du système adopté.
Ce système trouva d'abord une immense facilité, parce que toutes les fois que le frein a été remis aux Français, et qu'ils ont été ramenés à l'ancienne dépendance sous un nom nouveau, il en est résulté une grande popularité née de l'habitude. A mesure que l'ancienne obéissance se retrouvait, on croyait arriver au terme. Alors le peuple luimême disparut; le système avait anéanti ceux qu'il avait promis de l'égénérer.
Ainsi se dresse Vexécralle dictature que Mirabeau avait dénoncée de loin, dans toute la puissance de sa raison^ comme l'écueil et la ruine de la Révolution française. Maintenant on touchait à l'écueil; la Révolution allait s'y briser; Depuis quatre ans, il s'agissait de donner un caractère à une nation qui en avait toujours manqué, et le moyen employé brisait tous les caractères. Il s'agissait de créer un peuple politique qui n'existait pas, et le moyen employé n'est bon qi:3 pour détruire le peuple là où il exibte.
Dès lors il était à craindre que la Révolution désorientée
ne pût enraciner aucun principe fécond dans l'esprit des Français. Car être égaux par la crainte sous un hiaître n'a jamais passé près des hommes pour un principe. Et que dire à la fin, si le résultat le plus sûr de la Terreur était de produire ce qu'on ajustement appelé plus tard « des bourgeois rangés et de lâches citoyens » *?
Sophisme éternel des plébéiens, qu'ils peuvent faire à leur gré de l'absolutisme; que cette arme, dans leurs mains, ne blesvse personne ; qu'elle est, pour eux, la lance î d'Achille; que la tyrannie, s'ils l'exercent, perd aussitôt sa mauvaise nature et devient un bienfait! Nous avons appris, au contraire, que le despotisme plébéien produit absolu- •ment, identiquement, les mômes effets que le despotisme monarchique : des âmes serviles qui en engendrent de plus^ serviles encore.
Non, il n'y a pas de privilèges pour nous ; et nous ne ferons pas que ce qui, dans la main d'autrui, est une verge d'airain, soit chez nous une houlette. Les Jacobins tinrent pour suspect, et presque aussitôt pour criminel, quiconque n'eut pas cette religion de la verge d'airain dans leurs mains bienfaisantes.. Avec eux reparut, sous la Terreur, la même passion pour l'ofRciel qui est dans la moelle de nos os. Fiers d'être les confidents et les conseillers du Gouvernement, ils méprisaient, ils haïssaient tout le reste. Qui se permet d'examiner l'autorité est « un séditieux perdu de dettes, un fripon, un faussaire, un concussionnaire ». Car on ne se contentait pas d'abattre, il fallait déshonorer. Et en cela encore on refaisait les anciennes moeurs politiques, quand toute la question était d'en créer de nouvelles. Le nouveau régime reprend déjà le vocabulaire de l'ancien. Personne ne voit encore que les mots ramènent insensiblement les choses.
Quand Robespierre fait le tableau de ce pouvoir absolu qui doit être juste, dégagé de passions, terrible anSy méchants, fav or aUe aux bons, il revient, sans y penser, à l'ancienne royauté, telle que l'ont dépeinte tous ses ministres.