LES T0REORISTES AVAIENT-ILS LE VEAI TEMPERAMENT DE LA TERREUR
Même dans le Comité de salut public, il n'y eut guère que trois ou quatre hommes qui eurent le tempérament du système. Les autres le gâtaient par leur intempérance, comme Collot-d'Herbois, ou par leur modération naturelle, comme Carnot. C'était pour Robespierre une nécessité de les faire périr, quand ils le devancèrent.
Lorsqu'on voit ces terribles luttes du Comité de salut public, et comme ces douze têtes se menaçaient des yeux sans parler, on sent bien que le système devait se personnifier dans la dictature d'un seul. La merveille est qu'il ait pu durer, sans se briser, dix-sept mois, partagé, comme il le fut, entre tant de chefs.
On sait aujourd'hui comment, dans ces nuits laborieuses du Comité de salut public, le silence était quelquefois brusquement interrompu. On se reposait du travail par une menace de mort, une accusation de Saint-Just qui promettait l'échafaud pour le lendemain à Carnot, à CoUotd'Herbois ou à Billaud. Après quoi le silence recommençait et l'on n'entendait plus que le grincement de la plume de Saint-Just ou le frôlement des cartes et des plans militaires que Carnot déployait devant lui. Dans une de ces heures de guerre intestine, Robespierre se trouva mal. La
surprise, la stupeur, lui ôtèrent la parole. Il venait de trouver des contradicteurs.
Trop violents ou trop modérés. C'est là ce qui préoccupait le plus Robespierre. Sa vie se passait à chercher les hommes de terreur, à les briser dès qu'il s'en était servi. Il put à peine, dans une société démocratique, en trouver deux ou trois qui répondissent à l'idée impossible, chimérique qu'il se faisait de cette sorte de gouvernement : terrible et correct, inexorable et convenable, taciturne et oratoire, ombrageux et serein.
Il perdit son temps à chercher des Syllas ; lui-même ne put y atteindre. Il poursuivait, lui plébéien, un idéal de terreur monarchique, aristocratique, qui lui échappait sans cesse. Saint-Just en était plus près que lui. Ce jeune homme, avec la roideur de Philippe II, donne peut-être seul ridée du tempérament de feu et de glace qu'ont produit les temps anciens de la royauté et de l'aristocratie. Encore parle-t-il trop de faire peur. Il ne faut pas tant de discours pour cela. Il affiche à la tribune ce qui doit être caché sous la terre. Ce n'est pas ainsi que procédaient Philippe II et le Conseil des Dix. Aussi ont-ils pu faire durer des siècles le système que Saint-Just a épuisé en quelques mois : il ignorait l'art de ménager l'épouvante pour la perpétuer.
Danton, Camille Desmoulins étaient l'opposé même de ce tempérament : ils faussaient la Terreur. Il leur était impossible de s'y conformer, leur naturel s'y opposait. C'est là ce qui explique le mieux leur mort.
Il y avait en Danton une certaine débonnaireté incompatible avec le système de la crainte. Il donnait à la Terreur une face expansive, cordiale, humaine, presque compatissante. « La haine, répétait-il, est insupportable à mon cœur. » C'est pour cela qu'il devait périr; l'acte d'accusation le dira clairement.
Il y avait en Camille une légèreté athénienne, autre qualité incompatible avec le terrorisme : il lui ôtait le sérieux ; il devait périr.
Comment faire de l'un ou de l'autre un taciturne du Conseil des Dix ? Ils déconcertaient l'échafaud par leur
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seule présence. Si l'on étudiait ainsi l'un après l'autre les principaux terroristes, on verrait qu'il leur manquait à presque tous une des qualités essentielles du régime, et que ce défaut-là eût fini par les rendre impossibles.
Billaud-Varennes en avait des parties ; c'est pourquoi il ne se soumettait qu'en murmurant à un supérieur. Il sentait qu'il pouvait rivaliser d'inflexibilité ou de barbarie avec qui que ce fût. Il comprenait si bien le système, qu'il voulait se passer d'un premier moteur, estimant que la machine, une fois montée, pouvait se mouvoir toute seule.- Ce crime, il l'eût nécessairement payé, si Robespierre en avait eu le temps.
Quant à la plupart des autres, les circonstances seules en firent des hommes de terreur. La nature ne leur avait pas mis ce signe sur le front. Dans les monarchies, les Louis XI, les Philippe II, les Pierre le Grand, portent partout l'effroi avec eux; au dedans^ au dehors, dans leur famille comme dans l'État, ils tyrannisent toujours. Rien de semblable chez nos terroristes; l'épouvante ne les suit qu'en public; au dedans ils sont autres. Saint-Just est bon fils, Robespierre bon frère ; on dit que Lebon fut un tendre père de famille.
Le génie d'extermination n'est chez eux qu'un accès; ce n'est pas la vie môme reçue des ancêtres et l'instinct héréditaire du carnassier.
La différence est grande surtout entre les terroristes du moyen âge et ceux de 93. Les premiers n'agissaient que par l'impulsion du tempérament barbare; la théorie n'existait pas pour eux. Au contraire, en 93, l'idée était cruelle, le tempérament ne l'était pas. Il avait été dompté et amolli par le dix-huitième siècle ; l'emportement naturel était pour peu de chose dans les résolutions les plus sanguinaires. Le système était tout. Aussi, le système tombé, vous n'eussiez pu reconnaître les hommes de 93, philanthropes jusqu'à la sensiblerie, doux jusqu'à être douceâtres.
Rien de plus difficile que de prendre le rôle d'exterminateur quand la nature ne vous a pas fait et préparé de loin pour cela. On le prend pour un moment, pour une
année; puis tout à coup on se dément, on se lasse :1e monde s'en aperçoit, et yous perdez en un jour le fruit de tout le sang versé.