DES RÉVOLUTIONS RELIGIEUSES
Que des hommes, excités les uns parles autres, se soient élevés par degrés à ce comble de fureur et en aient fait un système, le monde en fournit d'autres exemples. Mais ce qui me surprend toujours, c'est combien ces mêmes hommes ont paru changés, quand ils ont été dispersés et réduits au silence ou à l'impuissance. Comment ce feu dévorant s'est-il éteint si vite? Après 95, je cherche la trace de ces hommes dépouvante; je suppose que la compression n'a fait qu'accroître au dedans la flamme qu'ils ne peuvent plus montrer au dehors. Mais si j'interroge mes plus anciens souvenirs, si je consulte les correspondances intimes, je vois au contraire que le froid s'est étendu sur ces âmes que je croyais devoir brûler toujours. Elles s'étonnent de ce qu'elles ont fait, elles ont peine à se reconnaître. Quelques unes, bien rares, il est vrai, se repentent ; d'autres se rejettent du fond de ce passé implacable dans une légèreté effrénée. Un sourire perpétuel se met sur leurs lèvres; et ce n'e^l pas un rire tragique, c'est celui de Candide, après le terrible ^érieux de 93.
On demandait devant moi à un homme qui avait exercé le proconsulat en compagnie de Saint-Just : « Que sentiezvous» donc dlor»? »
Il réiioudit : « D'autres hommes ont la fièvre pendant vingt-quatre heures; moi, je l'ai eue dix ans. " Par là, il semblait reconnaître que cette fièvre avait pat^sé, qu'elle avait été un accident, non pas le fond de l'existence.
Comment, après avoir tenu la hache, ont-ils puToublier? Comment, après avoir régné par le fanatisme, ont-ils pu revenir à des pensées ordinaires, rentrer dans le vulgaire des choses, prendre goût aux amusements, aux frivolités d'une autre époque?
Comment leurs traits n'avaient-ils gardé aucune empreinte de leurs actions? Je cherchais à lire sur leur visage l'histoire des journées dont on osait à peine prononcer le nom. Je n'y voyais qu'enjouement, moquerie, grâce ou philanthropie.
Est-ce qu'ils ne portaient pas en eux-mêmes le foyer qui avait allumé l'incendie? Peut-être ils avaient été échauffés par les pensées de quelques autres. Quand ils furent séparés de ceux-là, ils se refroidirent comme des tisons arrachés du brasier. Il est plus probable encore qu'ils cachaient l'ancienne étincelle sous la cendre. Si un grand souffle se fût levé, ils eussent- encore montré des flammes. Mais tels que les avaient faits l'abandon, le reniement de tous, le besoin de s'enterrer vivants, vous auriez vainement cherché dans leur langage, leurs habitudes, leur dehors quelque chose qui répondît à ce que vous attendiez d'eux. La nécessité de se renfermer dans le silence avait mis un masque sur leur visage; les plus légers étaient déguisés par leur légèreté même.
Tout autre est le tempérament religieux. Il se prononce, il s'accuse davantage dans l'isolement, la défaite, la persécution. C'est en quoi les hommes du seizième siècle diffèrent le plus des hommes de la Révolution française. Les premiers, vaincus, dispersés, ont porté isolément la Réformation avec eux, partout où le hasard, la ruine, la proscription les ont jetés. Chacun d'eux est devenu un foyer qui a rayonné autour de lui. Les hommes de la Révolution, quand ils ont été vaincus, ont été réduits à s'enfouir sous la terre ; ils se sont livrés à d'autres occupations ; ils ont pris un autre visage, ils sont devenus d'autres hommes; ils ont cherché, obtenu l'oubli; ils ont commencé par le faire en eux-mêmes. Aucun des Jacobins n'a publié de Mémoires.
Disons encore que, lorsqu'une révolution religieuse est
vaincue sur un point, elle trouve un refuge et un aide partout ailleurs. Au contraire, les révolutionnaires détrônés virent la terre entière se fermer pour eux. Billaud- Varennes resta, dit-on, ce qu'il avait été; mais il dut vivre et mourir parmi les Noirs.
CONDITION d'un GOUVERNEMENT DE TERREUR.
POURQUOI IL NE CONVIENT QU'a L' ARISTOCRATIE