‹ La Révolution; rev. et augmentée de la Critique de la Révolution (volume 2)Chapitre 47 sur 107 · PROCES ET MORT DE DANTON · texte numérisé non relu

PROCES ET MORT DE DANTON

Le vertige commence quand les Jacobins mettent la main sur Danton. A quel aveuglement le pouvoir absolu les a déjà condamnés, puisqu'ils refusent de voir qu'ils se perdent eux-mêmes! Billaud-Varennes, le plus acharné à faire périr les Dantonistes, s'en est repenti vingt ans plus tard dans sa hutte de Saint-Domingue. lia reconnu qu'il a versé le sang de son frère le 16 germinal an II; mais alors ils ne voyaient tous dans la lassitude de supplices qu'un premier attentat à la Terreur; et ils ne savaient pas que plus ils prolongeaient ce régime, plus ils étaient condamnés à le prolonger encore; si bien que, dans leur système, il eût fallu une éternité de meurtres avant de trouver le moment favorable à la clémence.

C'est le soir que Robespierre et Billaud firent signer à leurs collègues du Comité le décret d'accusation. Un Dantoniste a remarqué que de telles décisions étaient toujours prises dans les heures nocturnes.

Tout ce que la crédulité et la haine peuvent entasser forme le fond des accusations de Saint-Just. Il refait le discours qu'il a déjà fait tant de fois, et toujours pour conclure à la mort de ses complices de révolution. Ses froides fureurs s'allient à la recherche littéraire. En dénonçant Danton, il se souvient des philippiques de Cicéron contre

Antoine. Cette rhétorique, qui n'abandonne jamais les chefs jacobins, contribue à les aveugler au moins autant que leur passion. L'acharnement à perdre ceux qui les couvrent encore est ce qu'il y a de plus tragique dans l'histoire. Saint-Just ne prononce pas une parole qui ne se retourne contre lui : le dénonciateur se dénonce, l'accusateur se condamne. En poussant Danton à Téchafaud *, il en monte lui-même les premiers degrés. Les ténèbres de rintelligence s'amassent. Dans ce nuage se consomme la ruine de tous. Le rapport de Saint-Just est un long, un aveugle suicide.

Au reste, du milieu de cette monotone psalmodie de mort, quelques hautes paroles surgissent comme des fragments de colonnes dans un cimetière. Toute la Convention applaudit. C'eût été se perdre que de ne pas approuver.

Danton s'était laissé arrêter dans son lit ; il se croyait suffisamment défendu par la fidélité du peuple ou par l'effroi que répandait son nom. Son premier mouvement en entrant dans la prison du Luxembourg fut un éclat de rire sur ce qu'il appelait : les âneries de Rohespierre. Il cachait ainsi sa honte et sa défaite. Dans le fond, il se croyait encore la puissance d'émouvoir le peuple. Il remettait au lendemain pour en faire la suprême expérience.

Enfin le jour arriva où la Révolution se fit à elle-même le procès dans la personne de Danton. Il aurait pu appeler en témoignage les grandes journées dont il avait été l'âme. Mais déjà on savait que les hommes nouveaux tiraient gloire d'oublier les plus grands services, et qu'un dissentiment d'un moment mettait à néant toutes les choses entreprises en commun.

Suivant l'ancien système, on enveloppa Danton, Camille Desmoulins, Hérault de Séchelles, Philippeaux, Chabot, Lacroix, dans le faux attribué à Fabre d'Églantine, sachant bien que, pour détruire les tribuns auprès du peuple, il iaut

1. C'est sans doute en pensant au rapport de Saint-Just que Baudot écrit dans ses Mémoires : « Il n'est pas impossible, qu'avec beaucoup de subtilité, on tente de réhabiliter la mémoire de Robespierre. La chose est impossible pour Saint- Just, le nom lui restera d'exterminateur. »

d'abord les perdre d'honneur. Voilà le thème que Fouquier-Tinville fut chargé de soutenir. A cela se joignit une affaire de fournitures. Il fallait, avant de toucher à la tète de Danton, le souiller par le voisinage des accusés de vol.

Danton demanda que ses accusateurs pussent lui servir de témoins. Il eût été beau de voir ses ennemis récents écrasés sous sa parole d'Hercule. Que serait devenue la rhétorique étudiée de Saint-Just devant le cri de nature que l'indignation, le danger, la vérité, arrachaient à cette bouche accoutumée à remuer, à bouleverser les foules? Danton parlait les fenêtres ouvertes; ses derniers rugissements allaient retentir sur les places publiques, sur les quais, jusqu'au delà de la Seine; chose qui semblerait incroyable, si tant de témoins n'empêchaient qu'on en doutât. Dans les moments de crise, nous savons de quel effrayant silence est capable une ville telle que Paris : toute la ville retenait son haleine pour entendre les derniers accents du tribun. Ses paroles, tantôt entières, tantôt tronquées, étaient commentées en secret par cette multitude qui avait peur d'elle-même. Personne n'osait ni démentir, ni applaudir, ne sachant si l'accusé ne deviendrait pas bientôt l'accusateur.

On ne montrait ni espérance, ni désir, ni même de crainte, tant la crainte enchaînait toutes les langues, quelle que fût l'issue.

La curiosité inquiète était le seul sentiment qu'on laissât paraître, et le silence s'en augmentait encore.

Pendant toute une demi-journée, le râle de Danton alla chercher ainsi le peuple rassemblé dans les lieux voisins; les juges ne crurent pas pouvoir soutenir ce même assaut les jours suivants. Fouquier-Tinville, aux abois, en appelle à la Convention pour qu'elle le protège contre l'agonie des Dantonistes. Cette fois encore, Saint-Just répondit; jamais il ne se montra plus cruel : « Que les accusés soient mis hors des débats! » Ce fut la réponse qu'il obtint même des amis de Danton, heureux de donner ce gage de la peur à la menace de l'exterminateur.

Camille Desmoulins avait préparé une défense qu'il lui fut interdit de lire; il la déchira avec un rire frénétique et

la lança au visage des juges et des jurés; c'est ainsi qu'elle a été conservée. Ramenés dans la prison, on ne connaît aucun discours enthousiaste des Dantonistes comme ceux qu'on attribue aux Girondins dans la dernière nuit. Ici il semble que l'indignation, la fureur, le mépris, le rire insultant, aient occupé ces âmes de bronze. Nulle espérance d'un temps meilleur; l'héritage de la Révolution laissé à des insensés ou à des impuissants ; l'aveu suprême que ^ l'on n'avait vu encore que les roses; qu'il valait mieux être un humble pêcheur que de gouverner les hommes; « quant à la vie à venir, nulle curiosité de ce qui se voit dans le tombeau, ou plutôt une sorte d'appétit du néant, comme un repos nécessaire après un travail surhumain et inutile; cependant, un certain songe de gloire dans le panthéon de l'esprit humain; récompense plutôt entrevue que désirée ; tant la lassitude des hommes et des choses était grande chez ces premiers artisans de la Révolution, frappés au milieu de leur ouvrage.

Leur mort fut ce qu'elle devait être. Camille Desmoulins seul s'étonne de l'abandon du peuple; au pied de l'échafaud, il cherche à Témouvoir par ses gestes, par ses vêtements déchirés; il garda ainsi une sorte d'espoir jusqu'au dernier moment. Danton se contenta de laisser tomber du haut de la charrette un regard fier et protecteur sur la foule. Il semblait encore régner sur elle, et jouir de sa domination. Quant au peuple, stupéfait par le grand mot de conspiration, retenu par l'admiration ancienne, surtout par la peur, il ne laissa voir ni pitié, ni tristesse; du moins, ils s'abstint de l'insulte, changement qui donna à penser à tous.

Ainsi la base de la république allait décroissant chaque jour. Avec les Girondins, avaient été extirpées les âmes les plus hautes; avec les Hébertistes, les plus effrénées; avec les Dantonistes, les hommes de nature et de sens.

Il ne restait plus que les hommes de système, qui, en tout temps, sont le petit nombre.

La Révolution française ne reposait plus que sur la pointe d'une pyramide funèbre. Comment ne serait-elle pas précipitée?

PROCES ET MORT DE CHaUMETTE ET DE L EVEQUE GOEEL.

Après avoir détruit en la personne de Danton l'intrépidité et le génie de l'action, restait à détruire la foi naïve et inculte dans la Révolution elle-même. C'est cette sorte de foi que représentaient Chaumette et l'évêque Gobel.

Soldat, matelot, scribe par hasard, Chaumette avait été ébloui par les choses nouvelles. La Révolution était devenue promptement pour lui une foi, une idolâtrie, qui remplaçait à ses yeux toutes les autres. Il en avait fait un culte aveugle, sans doute, dans ses formes, mais qui tendait à introduire une sorte de religion civile et populaire, mêlée de chants, d'hymnes, de représentations légendaires, où l'imagination dei, foules pouvait se donner carrière. Toutes les fois que des hommes se rassemblent pour célébrer en commun l'objet de leur enthousiasme, ils sont sur le chemin d'une religion. Quand même ils donneraient à cette fête un nom sceptique, la force des choses protesterait contre ce nom.

Il est certain que Chaumette prenait au sérieux les cérémonies du culte de la Raison qui pour Hébert n'avaient été qu'une décoration. Quant à Robespierre, comme il ne vit là aucune des maximes de Jean-Jacques Rousseau, cet effort pour innover en dehors de l'imitation sans l'ordre du gouvernement lui parut un crime d'Etat. Penser, imaginer, agir, croire ou nier, en vertu d'une impulsion personnelle, était à ses yeux attenter au gouvernement. Chaumette avait cru ingénument que la conscience intérieure était affranchie, que tant de sang versé avait du moins servi à arrêter le bras séculier dans la défense de l'ancienne Église. Il devait apprendre que rien à cet égard n'était changé dans le fond des esprits.

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Ancien prêtre de Porentru j, l'évêque Gobel ne pouvait avoir l'ingénuité de Chaumette; la peur entra pour beaucoup dans sa conversion. Mais, à la vue de l'ébranlement de tant de choses, il crut sincèrement, avec une partie du peuple, que la vieille Eglise était condamnée, qu'un siècle nouveau se levait, que le moment annoncé par les philosophes et les républicains était venu de sortir avec éclat des formes du passé.

Telle était sa disposition, lorsqu'au milieu de la nuit Anacharsis Clootz, Momoro, se présentèrent devant lui et l'adjurèrent au nom du peuple de renoncer à la prêtrise. Gobel se leva en toute hâte ; et, trouvant une grande foule réunie dans ses appartements, il ne fit aucune difficulté de renoncer publiquement à la foi catholique, à laquelle il avait renoncé secrètement au fond du cœur. Nous avons vu plus haut qu'il répéta avec plus de solennité cette scène d'abjuration devant la Convention; elle l'en loua par la bouche du président.

Acte grave, qui ouvrait à la Eévolutian un horizon nouveau. Tout le XVI® siècle avait débuté par des scènes de ce genre. L'évêque de Paris, suivi de ses vicaires, abjurant la vieille religion, quel exemple donné à tous les prêtres romains! Déjà il avait été imité par un grand nombre. Cet esprit nouveau, hardi, voilà ce qu'il était impossible à Robespierre de concevoir. Il montra qu'il était resté essentiellement un homme du passé, et fit décréter l'évêque Gobel, qu'il jeta pêle-mêle avec Chaumette, Lucile Desmoulins, Arthur Dillon, au pied du tribunal révolutionnaire. C'était conspirer pour l'étranger que d'avoir osé sortir de l'église du moyen âge.

Quand ces nouveaux accusés, Chaumette et Gobel, parurent dans les prisons, un ricanement immense les accueillit. Les contre-révolutionnaires furent avertis par l'instinct. Ils comprirent que Robespierre tuait la Révolution. Comme la fin leur sembla prochaine, ils ne firent rien pour cacher leur joie.

Voulez-vous assister à un spectacle instructif? Suivez Chaumette et l'évêque Gobel devant le tri banal révolutionnaire. Us sont accusés d'avoir voulu sortir du cercle

des vieilles croyances. Et par qui est soutenue l'accusation? par le plus terrible des novateurs. En présence de ces deux ingénus, la figure de Fouquier-Tinville est incroyable. Si l'on ne voyait les carmagnoles dans la foule, les piques sur le seuil, on pourrait croire que l'on a affaire à l'esprit pharisaïque d'une vieille société personnifiée par un praticien de l'ancien régime.

Tous les lieux communs des pouvoirs conservateurs, toutes Jes redites des vieux parlements sur le danger de l'innovation, sur Iç respect dû aux autorités constituées, tous les axiomes de l'ancien despotisme monarchique et de la dévotion de cour, reviennent dans la bouche de Fouquier-Tinville.

Instrument servile de Robespierre, il sert à dévoiler le maître. Il montre combien le vieil homme l'emporte encore sur le nouveau ; la Révolution est toute sur ses lèvres, elle est.absente de son esprit.

Son perpétuel argument est que perçonne n'a le droit d'innover, excepté le gouvernement, « qu'il appartient seulement à la première des autorités de se prononcer en matière si délicate »' ; ce qui était nier en deux mots le principe et l'âme de chacune des révolutions modernes, qui toutes ont pour premier-effet de revendiquer pour l'individu l'empire de la conscience.

Si Gobel réclame le droit de se réconcilier avec la liberté et la Révolution française, Fouquier ajoute ces paroles qui ferment la porte à toute réforme : « qu'il n'est pas possible d'admettre qu'un prêtre d'origine con&titué en dignité ait dit dj bonne foi quil ne connaissait d'autre culte quft celui de la liberté. »» Par ces mots, les révolutionnaires jacobins s'opposaient d'avance à toute révolution efiicace; chacun était tenu de rester immuablement dans ses superstitions ou ses ténèbres d'origine.

Comme le malheureux Gobel restait stupéfait de retrouver dans ses accusateurs et ses juges l'esprit, les maximes, les ténèbres du clergé, un des jurés, de ceux que l'on appelait « solides », se chargea de l'accabler et lui asséna ce dernier coup : «* qu'il avait éié scandalisé de 1 att.inte portée au culte par Gobel; qu'il n'était pas possible qu'un

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prêtre, qui se voit privé de ses honoraires, se réjouisse sincèrement de l'abolition de son culte. ♦» C'est ainsi que ces intrépides comprenaient les questions souveraines et se scandalisaient de toute hardiesse d'esprit comme d'une hérésie ou d'un dommage.

Après cet exemple, ne craignez plus qu'aucun prêtre sorte de l'Eglise et embrasse la foi de la Révolution. La guillotine complais.ante reçut l'évêque Gobel; elle lui rendit sa croyance ancienne qu'il se repentit, trop tard, d'avoir abandonnée pour une révolution qui tuait ses fidèles.

Selon l'usage, il avait été confondu avec Chaumette, parmi une foule d'autres accusés, tous étrangers à son crime. Dans le bulletin de l'exécution, on lit après tous les noms : « Plus la femme Hébert, trois voitures. » Lucile, veuve de Camille Desmoulins depuis huit jours, était aussi du cortège. Camille, dans sa dernière lettre, semblait l'inviter à l'échafaud.^ Elle arriva fidèlement au rendez -vous.

Ainsi, sous cet amas de cadavres, fut ensevelie l'idée la plus audacieuse, celle qui pouvait ruiner dans son esprit l'ancien régime religieux. On la cacha parmi les têtes coupées, pour qu'elle ne fût même pas aperçue sur l'échafaud.

FÊTE DE l'ÊTEE-SUPEÊME.

Deux jours après la mort de Danton, Couthon annonce un projet de fête à l'Éternel. Déjà, après le supplice de Chaumette, tout se tourne officiellement chez les Jacobins vers les questions religieuses; le mot d'ordre est donné par Robespierre. Couthon, qui servait à libeller les volontés du maître, se jeta le premier dans cette carrière par une suite d'invectives contre les monstres qui ont

prêché l'athéisme*. Il prend à partie les philosophes déjà dénoncés par Rousseau. « Où sont-ils, ces prétendus philosophes?... mais non, ils ne paraîtront pas! » Saint-Just et même Billaud-Varennes (le patriote rectiligne), dans son langage géométrique et barbare, continuent de faire le procès aux incrédules.

Rien de plus étrange que de trouver dans la bouche de ces hommes l'ancien interdit prononcé par les anciens clergés contre les penseurs de tous les siècles. Il s'agissait ici, après avoir écrasé les partis les plus audacieux, d'anéantir leur mémoire; le procédé le plus simple parut encore celui des pouvoirs de l'ancien régime. Les noms « d'apôtres fougueux du néant, de missionnaires fanatiques de l'athéisme, « tant de fois employés et usés par l'Eglise, reparurent, rajeunis, dans la bouche des Jacobins.

Tous ceux qu'ils avaient condamnés, les Girondins, les Danton, les Chaumette, que le peuple pouvait regretter, se trouvèrent ainsi maudits au nom du passé et du présent. Après les avoir tués, il sembla utile de les mettre au ban de l'espèce humaine.

Cependant le culte de la Raison, noyé sitôt dans le sang de ses auteurs, avait appris quelque chose à Robespierre; en le proscrivant, il se promit de le remplacer. Rousseau lui fournit le fond de l'idée ; avec son illusion sur le catholicisme, il eût pu emprunter à Bossuet le sermon sur le culte dû à V Être-Suprême.

Il est vrai que Robespierre, dans son système qui porte tous les caractères de la secte et de l'imitation, se contredit à chaque mot. w Toutes les sectes, dit-il à la Convention, doivent se confondre dans la religion universelle de la nature... Le véritable prêtre de l'Etre-Supréme, c'est la nature... » Ce mot de nature revient incessamment. Qu'est-ce que cela, si ce n'est le naturalisme qu'il va maudire dans les lignes suivantes?

Le système de Robespierre retombe dans celui de Chaumette. Le prescripteur rentre dans la religion du proscrit;

1. Ce nom d'athée a été prodi-^ué plus tard aux idéologues, à M. de Tracy, etc., etc.

il n'y a entre eux de vraie barrière que l'échafaud dressé par l'un contre l'autre. Le déisme jacobin, commenté par la prétresse nature, a beau conserver l'intolérance de la vieille Église où il a pris naissance : il est de la même famille que ce qu'il tue. C'est à ces systèmes qu'il faut appliquer le mot de Danton : « Ce sont tous des frères Caïnl »

Si on les presse, ils vont de l'un à l'autre; la différence n'est que de surface. Jamais les stoïciens adorateurs de Dieu n'ont entrepris de tuer les adorateurs du grand Tout; ils savaient qu'ils étaient de la même Église. Cette vue claire a manqué aux hommes de la Révolution. Personne n'a mieux servi à les aveugler sur ces prétendues incompatibilités que Robespierre. Ou plutôt les haines, les ressentiments, les soupçons, les projets implacables se sont dissimulés à leurs yeux sous de profonds semblants de différences religieuses et métaphysiques, qui se sont évanouies pour la postérité.

La dévotion de Couthon, de Billaud, de Saint-Just, le lendemain de l'auto-da-fé de Chaumette et de Gobel, n'a jamais pu convaincre personne. C'est là, trop évidemment, une homélie officielle, une profession de foi gouvernementale, faite, comme le dit Couthon, pour Ure affichée sur les guérites.

Robespierre avoue clairement qu'il poussa au supplice de ceux qu'il appelle les athées, dans le désir de satisfaire à l'opinion des princes coalisés. Si ce fut un calcul, jamais il n'y en eut de plus faux sur la terre. Les révolutionnaires^ pour plaire au monde, eurent beau verser le sang des révolutionnaires; le monde les laissa faire; il les encouragea même dans cette œuvre. Quand elle fut achevée, il ne mit guère que l'épaisseur d'un cheveu entre les tueurs et les tués, entre Robespierre et Chaumette, Couthon et Gobel, Saint-Just et Anarcharsis Clootz. Quel est aujourd'hui Thomme du monde qui en fait la différence? Où est le croyant orthodoxe qui préfère de beaucoup le culte de V Être-Suprême au culte de la Raison?

Le peintre David fut chargé par Robespierre de composer le plan de la fête du 20 praitial. Il ne put échapper'

à une mythologie qui touchait de trop près à celle qui venait d'être punie par le sang des Hébertistes. Ces monstres figurés dans le jardin des Tuileries, TAthéisme, rÉpicurisme, la Fausse Simplicité, que Robespierre, armé du flambeau de la vérité, va réduire au néant, n'était-ce pas la même décoration, le même esi3rit théâtral, avec la naïveté de moins?

Les conventionnels, amis de ceux qui avaient péri, se demandaient s'il avait fallu verser ce sang pour refaire sitôt les mêmes imitations de l'Opéra. En quoi ces personnifications grossières valaient-elles mieux que celles qui avaient été proscrites avec tant de cruauté? Idole pour idole, en quoi la Sagesse au front calme et serein était-elle si différente de la Raison inaugurée par Chaumette? Dans la procession de la fête de l'Etre-Supréme, l'obéissance mit d'abord un certain intervalle entre Robespierre et le reste de la Convention. A. mesure que l'on marchait, la répulsion, la haine augmentèrent cette distance. Il s'avançait seul pendant que, derrière lui, on profitait de son éloignement pour passer de la critique à l'imprécation.

Le peuple partagé en masses profondes, les hommes d'un côté, les femmes de l'autre, voilà le spectacle que Ton n'avait pu gâter. Mais pourquoi le tribunal révolutionnaire se montrait-il rassemblé aux fenêtres de Villatte? Était-ce pour signaler de nouvelles victimes, jusqu'au milieu de la joie publique? Pourquoi chaque sentiment, chaque geste, chaque impression étaient-ils marqués et imposés d'avance dans le programme de David? On y reconnaissait à chaque mot l'empreinte du maître. Ne pouvait-on donc jouir du soleil que suivant ses ordres, et autant qu'il y consentait? Pourquoi ce luxe de contrainte au milieu d'une fête? Pourquoi marquer le moment où les mères doivent sourire à leurs enfants, les vieillards aux adolescents et à leurs petits-fils? Avait-on donc oublié la liberté à ce point que l'allégresse et les larmes de joie et les caresses et les sourires même dussent être commandés et décrétés par avance? On voyait bien que tout avait été concerté par le séide de Robespierre pour lui faire un triomphe d'orgueil! C'est à lui que tout se l'apportait; et

ce n'est pas sans intention qu'il précédait de si loin la Convention, tandis qu'elle marchait confusément en troupeau derrière lui. Comme il s'avançait en maître! Entendait-on les cris du peuple? Ils s'adressaient tous à Robespierre, et pas un seul à TAssemblée. Ainsi c'était un maître que Ton s'était donné.

Comprenait-on maintenant la secrète intention de ce culte nouveau si péniblement inventé? A quoi bon ces nouveaux autels, quand les anciens menaçaient encore? Voilà donc le secret de tant de ménagements, de tant de caresses pour les superstitions passées! On brûlait de les faire renaître. Déjà on les imitait pour s'en faire un nouveau droit divin.

Telles étaient les paroles que les conventionnels échangeaient entre eux pendant cette longue marche qui leur parut un affront, des Tuileries au Champ de Mars, et du Champ de Mars aux Tuileries. La liberté de la place publique, le bruit des hymnes, des symphonies, des chants du peuple qui couvraient leurs murmures et les assuraient contre la délation, le grand air, le mouvement, tout les encourageait à se montrer ce qu'ils étaient après un si long déguisement. Les plus téméraires parlaient; les autres ne craignaient pas d'écouter. Emportés par ces conversations, ces confidences, Thirion, Ruamps, Montant, Duhem, ne gardèrent plus aucune mesure. En pleine révolte, ils élevèrent la voix de manière à être entendus de Robespierre. Ils commencèrent par le railler et finirent par l'insulter. Lecointre, de Versailles, l'appela plus de vingt fois dictateur, tyran, déjà il menaçait de le tuer.

Poursuivi par ces huées, au milieu de son triomphe, en vain Robespierre pressait le pas. Les malédictions le suivaient. Arrivé sur la place où la guillotine avait été voilée pour un jour, il comprit qu'elle était son seul refuge. Il se promit de la relever le lendemain plus terrible que jamais à la Convention *.

1. « Robespierre était à la tête de cette procession, en qualité de président de la Convention nationale. Il était vêtu d'un ha"bit couleur bleu céleste, suivant son usage, et tenait à la main un bouquet de tleurs. Ou

Ainsi cette fête ne produisit que de nouvelles fureurs. De ces hymnes, de ces chants d'allégresse sortit la loi de j)rairialt faite pour terrifier les terroristes.

LOI DU 22 PriAIRIAL.

Tiobespierre avait formé, avec Couthon et Saint-Just, un comité de police générale; gouvernement occulte,

remarqua qu'il y avait un intervalle considérable entre ses collègues et lui. Le fait de l'intervalle est vrai. Les uns ont attribué cet intervalle à une simple déférence, les autres ont pensé que Robespierre avait essayé par là une épreuve de souveraineté. Pour moi, je suis porté à croire que c'est la haine que l'on portait à Robespierre qui détermina cette séparation. En effet, les anciens partisans de la Gironde ne pouvaient lui servir d'acolytes; les indift'érentsne voulaient point approcher le monstre de trop près; les Montagnards avaient en horreur la cérémonie et le pontife. Il ne faut pas croire qu'il y eut beaucoup d'encens pour le dieu du jour. J'entendis beaucoup d'imprécations proférées assez haut pour parvenir jusqu'aux oreilles du sacrificateur. On a dit qu'il aurait pu profiter de ce jour-là pour déclarer sa souveraineté. Il n'en faut rien croire : le mécontentement était partout, la satisfaction et la joie nulle part. Il est bien plus vrai de dire que sa perte fut jurée dans cette procession triomphale. Plusieurs ne s'en cachèrent point, et si l'intervalle n'en fut pas la principale cause, au moins les conjurés en profitèrent pour augmenter leur nombre et faite croire à la dictature. Du i-este, la cérémonie fut terminée par un discours amphibologique, sans force, sans vigueur, et Robespierra ne retira de son prétendu triomphe que la haine des uns et le mépris des autres, n'yant su donner ni caractère ni dignité à une si taute déclaration.

« 11 n'y avait pas entre Robespierre et moi plus de huit personnes de file; j'ai entendu toutes les imprécations. Elles partaient de Thirion, de Montant, de Ruamps, et surtout de Lecointre de Versailles, qui appela plus de vingt fois Robespierre dictateur, tyran, et menaça de le tuer. Robespierre s'en plaint dans ses discours. 11 faut remarquer que ces injures étaient adressées au dictateur, et point du tout à l'Être-Suprème. Lecointre et les autres croyaient que Robespierre avait proposé cette idée, pour établir sur le droit divin le pouvoir qu'il voulait usurper. » — Mémoires inédits de Baudot.

séparé, qu'il s'était réservé loin de ses autres collègues du- Comité de salut public. A mesure que la passion de tout dominer augmentait en lui, il cherchait la solitude et fuyait les témoins.

Dans le palais des Tuileries, rempli par la Convention muette et par l'administration, il s'était choisi une place écartée, où nul n'était admis que ses deux complaisants^ Saint-Just et Couthon .

Là régnait le conseil secret, dont personne n'approchait; ceux qui osaient encore railler l'appelaient tout bas en se détournant : le Sanhédrin i.

C'est dans cet isolement profond que Robespierre passait de longues heures à méditer sur les dangers nouveaux qui, selon lui, se dressaient contre la République; car il avait appris depuis longtemps à considérer comme un péril national les coups qui se tournaient contre lui; trop avisé, malgré ses troubles d'esprit, pour ne pas voir que ceux qu'il avait tués commençaient à renaître et cherchaient des vengeurs chez ceux qu'il avait laissé vivre.

Le mot de Barère, que « les morts ne reviennent pas, »»■ devenait chaque jour plus faux. Couthon le réfutait chaque jour, répétant à satiété que « Fombre de Hébert, de Danton, de Chaumette, se promène encore parmi nous ». Rien n'était plus vrai. Saint-Just aussi avait perpétuellement à la bouche le nom de Danton, « comme si les Euménides l'eussent marqué de ce nom sur les épaules 2 ». C'était la condamnation absolue du s^^stème qu'il suivait.

Plus ils avaient fait tomber de tètes, plus ils sentaient de résistance. Ceux qui applaudissaient au meurtre de leurs amis le faisaient par lâcheté, pour être épargnés; mais dans leurs soumissions, dans leurs acclamations mêmes (car ils allaient jusque-là) il manquait quelque chose. Tantôt leur joie était trop vive; alors elle paraissait afTectée; tantôt elle était accompagnée de surprise; et cet étonnement passait pour une marque de blâme et uii commencement de révolte.

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