Ibid
Premier châtiment de tant de supplices. Ils ne donnèrent jamais un instant de sécurité à ceux qui les avaient ordonnés. La bassesse, Tadulation, la complaisance, ne parvinrent pas à rassurer Robespierre contre les survivants; il leur attribua toujours une plus longue mémoire et un reste de pitié ou de sympathie pour leurs morts. Ne pouvant croire que de si grands reniements fussent sincères, il vit dans Legendre un autre Danton, dans Fouclié un autre Chaumette, malgré leur prosternement d'esclaves à ses pieds-
Ainsi ce qu'il avait écrasé se relevait; le travail était toujours à refaire. La mort engendrait le vivant; et ce vivant, c'était toujours l'ennemi.
Il éprouva toutes les misères du despote; cette renaissance de vengeurs qui s'engendraient les uns les autres, il la prit pour la conjuration à laquelle il devait mettre fin, et ne fit plus rien qui ne servît à l'éterniser. Perpétuellement résonnaient à ses oreilles les trompettes funèbres rappelant à Néron le meurtre d'Agrippine.
Ce n'était pas le remords, car le remords n'existe pas xlans le despotisme populaire; c'était le sentiment vrai du danger qui éclatait au milieu du silence ou de l'assentiment de la foule.
Une chose a perdu les hommes de la Révolution. Ils se sont trompés sur la puissance de la mort; ils ont cru qu'elle finit tout; ils n'ont pas souçonné, au contraire, qu'elle engendre l'immortel, et que chaque victime enfante son vengeur. Par là, ils se sont embarqués, sans gouvernail, sur une mer de sang, où la terreur enfantait perpétuellement la terreur. C'est pourquoi ce régime a augmenté de jour en jour, à mesure que le danger extérieur, qui en était le prétexte et l'excuse, a diminué. Au commencement de 94, en germinal, en fioréal, en prairial, tous les chefs, Robespierre, Billaud, Couthon, ne se lassent pas de redire que « l'Europe est vaincue, que le succès de nos armes est désormais incontestable ; que le bruit de nos victoires retentit dans l'univers ". Et pour bien prouver à la postérité que ce n'est pas le péril qui a fait le système, c'est au moment où tous les orateurs Irioiiiphoni, où le péril est le moindre,
que répouvante va être portée au comble par la loi du 22 prairial.
En effet, il ne s'agit pas de tenir tête à l'Europe, ou d'écraser les royalistes du dedans; pour cela, on est suffisamment armé. Il s'agit maintenant de décimer les amis de Danton, de Hébert, de Chaumette, de tous ceux qu'on a tués, c'est-à-dire la Convention, et principalement les soutiens les plus solides de la République, la Montagne.
Mais comment faire comprendre à ce qui reste de républicains tels que Billaud, Collot-d'Herbois, Bourdon de l'Oise, Merlin de Thionville, que l'intérêt de la République exige qu'ils se laissent tranquillement égorger par Robespierre; qu'à lui doit appartenir le droit de vie et de mort sur tous les Français, y compris les représentants du peuple ?
Il n'osa pas le dire clairement; ce premier manque d'audace devait lui être fatal.
La Convention avait-elle jamais refusé de lui livrer un de ses membres? Il est vrai qu'il avait fallu au moins le demander. Malgré la soumission parfaite de l'Assemblée, cette déférence commençait à peser à Robespierre; soit qu'elle lui parût humiliante, soit qu'elle imposât un retard d'un moment à l'impatience de ses haines. D'ailleurs il prévoyait que ses demandes seraient fréquentes et nombreuses. Quel mécompte, si un jour la Convention, lasse de voir ses rangs diminués et vides, se refusait à être décimée davantage 1 Plutôt que de courir ce péril, il aima mieux tout trancher d'un seul coup, en se masquant sous un déguisement de précautions qui ne lui étaient pas ordinaires.
Le texte de la loi de prairial nous est resté tout entier de sa main; les nombreuses ratures prouvent combien il a été calculé avec art. Ce qui se montre d'abord, est un esprit d'extermination par lequel le monde entier est mis sous le glaive.
Je pense qu'il voulut deux choses : d'abord donner une pâture à ses haines; ensuite allécher tous les hommes de proie et de sang de la Convention, de manière que, sans consulter ni réfléchir, ils se jetassent sur cet appât et vo-
tassent, par gloutonnerie de la mort, sans le savoir, leur propre échafaud.
Puis vient Ténumération des ennemis du peuple. La nomenclature vague, immense, sans limite, peut comprendre, comme le vœa de Caligula, l'univers. Au milieu de cette machine de mort ainsi dressée, faite pour éblouir les plus furieux, se cache froidement un article 10 qui semble d'abord insignifiant, tant il est enveloppé et rapide. Cet innocent article donne au Comité, c'est-à-dire à Robespierre, droit de vie et de mort sur la Convention. C'est pour cet article que la loi est faite. S'il passe, la Convention entière peut être envoyée à la boucherie^. Dignes représailles des moqueries contre le pontife de l'Etre-Suprême!
L'embûche ainsi tendue, le moment de crise arrivé, Robespierre fait ce qu'il a toujours fait en des occasions semblables. Il se retire.
Ce n'est pas lui qui ira porter à l'Assemblée, à l'insu du Comité, la loi d'extermination, c'est le séide Couthon. Il parle au nom du Comité de salut public, et aucun de ses membres n'a été prévenu ; car le piège est dressé d'abord contre le Comité. On compte sur la surprise, sur la servilité ordinaire, sur le silence accoutumé. Il est surprenant qu'en de tels moments de crise, le besoin de rhétorique, de phrases étudiées, laborieuses, n'ait pas été oublié même par les plus rudes, tels que Couthon. Il couvre de fleurs la loi de prairial; mais bientôt le naturel reparaît. Couthon jette effrontément comme un glaive la loi dans l'Assemblée. Tous se turent et courbèrent la tête; soit qu'ils ne vissent pas le danger, soit qu'ils feignissent de ne pas le voir.
Ruamps seul s'écrie : « Si la loi passe, je me brûle la cervelle; » il demande pour ajournement un répit de deux jours. Deux autres membres se joignent timidement à lui par quelques paroles, Lecointre de Versailles et Bourdon de l'Oise. Ils avaient senti le froid du fer. Les autres restent immobiles et muets; car Robespierre, étonné de rencontrer une ombre d'opposition, s'était levé pour les confondre : « Depuis longtemps la Convention nationale discutait et décrétait sur-le-champ. Qu'avait-on besoin d'ajourner la
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justice? C'était là une chose insolite, et sans doute elle cachait la trahison contre la liberté. » Tel est le résumé de ses paroles.
Il n en fallait pas tant pour ramener le silence et la soumission ordinaires, après ce faible essai d'un courage qui parut une folie. La Convention vota sans délibérer davantage les vingt-deux articles de la loi homicide. Et commen aurait-elle été retenue par la pitié pour les autres, quand elle n'osait en avoir pour elle-même et qu'elle se précipitait en esclave sur le fer qui lui était tendu par ses maîtres ?
Robespierre, dans la soirée du 22 prairial, jouit sans trouble de ce triomphe: il put se dire que toutes ces vies lui appartenaient. Rentré chez le menuisier Duplay, au milieu des jeunes filles qui le fêtaient et dont l'une était, dit-on, sa fiancée (quelques-uns pensent qu'il fut capable d'affection], il dut se reposer un moment de son ouvrage. Avec le mélange accoutumé d'idées rustiques empruntées de VÉmile, et d'idées sinistres à la Marins, il caressa le songe de sa toute-puissance; moment unique, qui fut pour lui le comble de la fortune. Maître de la Convention, maître de la France, où était la créature qui ne dût trembler et disparaître devant lui? Et ce qui amusait son orgueil, il régnait du fond de la boutique d'un menuisier!
Cependant la nuit était venue; les membres de la Convention, retirés par petits groupes, loin des yeux du chef jacobin, s'étonnent de ce qu'ils viennent de faire. Une peur succédant à une autre, ils s'effrayent de s'être mis tous si complaisamment la tête sur le billot, a la discrétion du bourreau.
Ceux qui se sentent le plus menacés (c'étaient les républicains les plus hardis) excitent les autres à revenir tous ensemble sur la décision de la veille. Les heures de la nuit furent ainsi employées. Quand l'Assemblée se retrouva le lendemain réunie, on profita de la sécurité et de l'absence de Robespierre pour faire ce que l'on n'eût osé tenter devant lui.
Bourdon de l'Oise court à la tribune; il prend à témoin l'Assemblée que, dans le décret de la veille, elle n'a pas
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entendu abandonner les membres de la Convention au bon plaisir du Comité.
S'encourageant les uns les autres par le danger commun et surtout par l'absence prolongée de Robespierre, presque tous approuvent bruyamment. Il ne manquait plus que de trouver une forme qui ménageât l'orgueil du maître, tout en lui désobéissant.
Le jurisconsulte Merlin de Douai fournit cette formule à ceux qui voulaient bien oser quelque chose, à condition toutefois de ne pas offenser.
L'article 10 est interprété, c'est-à-dire annulé. La Convention échappe au piège. Il ne reste dans la loi que ce qui menace les citoyens pris en masse.
Tout cela fait, délibéré, voté à la hâte comme si on eût craint d'être surpris avant d'avoir achevé, ou que le courage vînt à faillir au milieu du vote. Puis on s'empresse de se séparer pour s'épargner l'envie de se dédire encore.
Au milieu de son triomphe, Robespierre apprend que ce règne, dont il se croyait si sûr, est menacé. Aucun historien ne raconte de quel air il reçut cette nouvelle; si j'en juge par la fureur qui le trahit en public, il est aisé de voir ce qu'il éprouva dans le saisissement de cette première défaite. Le lendemain, 24 prairial, contre son habitude, il est un des premiers à son banc dans la Convention. Comme il arrive infailliblement dans les assemblées qu'après un instant d'audace la soumission devient plus grande, la Convention n'avait jamais montré tant d'obséquiosité. A l'attitude embarrassée de la plupart de ses membres, elle semblait une coupable devant son juge; elle demandait à rentrer en faveur. Qui sait ce que Robespierre eût tiré de ces premiers indices de supplications et presque de repentir, s'il eût osé? Mais la grande audace lui manqua ; il n'eut que la petite.
Au lieu d'avouer son entreprise, de réclamer la toutepuissance par la menace, et, comme il savait si bien faire, au nom de la nécessité, il s'abaissa à mentir. Il nia tristement l'évidence; et il est vrai que c'est Couthon qu'il chargea d'abord de ce soin. « Quoil ils sont accusés d'avoir voulu porter atteinte à la sûreté d^s membres de l'Assem-
blée? On les soupçonne de vouloir usurper, eux qui abhorrent l'idée seule d'une autre domination que celle du peuple? N'est-ce pas la plus atroce des calomnies? Et qu'ont dit de plus Pitt et Cobourg? Au reste, qu'on leur ôte ce pouvoir, puisqu'ils ont perdu la confiance; ils sont prêts à donner leur démission. »
A ces paroles, Robespierre ajouta ce qui pouvait faire oublier qu'il était accusé : « Les factions sacrilèges, le parti des bons et celui des méchants. »» Tout à coup, sans transition, il se détourne contre Bourdon de l'Oise avec une puissance de haine qui montra combien celui-ci avait dit vrai et porté le trait au cœur.
Sous les cris de Robespierre, l'Assemblée se sent encore une fois terrifiée. Elle demande son pardon par ses applaudissements. Merlin de Douai proteste que, si son esprit a erré, il n'en a pas été de même de son cœur. Bourdon de l'Oise veut s'excuser : « J'estime Couthon, j'estime le Co- Xûité, j'estime l'inébranlable Montagne. »
Tallien aussi, qui a eu le malheur de déplaire, se prosterne en public; il redemande, dans une lettre privée, l'ancienne faveur. Quant à la Convention, annihilée parla menace, elle se dédit pour la seconde fois en sens contraire. Elle ■efl'ace comme une injure ses précautions de la veille ; elle revient à la lettre de la loi du 22 prairial, ne voulant pour garantie que la parole ambiguë du maître.
Ainsi finit, pour l'humiliation de tous, cette entreprise contre l'Assemblée ; premier essai avorté du 9 thermidor. On y voit paraître timidement quelques-uns des chefs qui, plus tard, acquerront plus d'audace, Tallien, Bourdon, et, dans l'ombre, Billaud-Varennes, Collot-d'Herbois. Le cœur faillit à la Convention pour tirer parti de ces prémices de révolte. Puisqu'elle se renia, on peut dire qu'elle fut vaincue. Robespierre le fut plus encore; car son entreprise fut repoussée aussitôt que découverte; pis que cela, il fut obligé de mentir sans espoir de convaincre personne, ce qui montra combien son pouvoir était fragile.
Après cette fausse paix, il était impossible que les choses rentrassent dans leur premier état. La Convention savait que Robespierre voulait la décimer, et que l'occasion seule
avait manqué. Robespierre savait son secret divulgué, et qu'il n'avait manqué à la Convention que le courage de le perdre. Tous deux, en face l'un de l'autre, ennemis mortels, se sourient en attendant l'occasion de se porter le dernier coup.
Dans ces mêmes jours, une jeune fille, Renault, s'était présentée à la porte de Robespierre ; on avait trouvé sur elle deux couteaux. Interrogée, elle répond « qu'elle a voulu voir comment était fait un tyran ». Cinquante-trois personnes furent choisies pour mourir avec elle. Son père, sa mère, ses sœurs, se trouvèrent pêle-mêle sur les charrettes avec d'anciens serviteurs du roi, tous revêtus de robes rouges, insignes des parricides. Cet appareil inusité, cette immolation de tant de personnes rassemblées sans cause apparente, (je costume des anciens criminels de lèsemajesté, était-ce une flatterie envers Robespierre, une consolation pour ses soucis récents, une espérance, un encouragement à persévérer dans la même voie sanglante? Tout cela put entrer dans les intentions du bourreau. La raison apparente est qu'il fallait honorer, par le spectacle d'un supplice de parricides, le Père du peuple.
Les historiens jacobins s'épuisent à chercher quelles petites circonstances eussent pu empêcher la chute de Robespierre, sans voir que cette chute était inévitable, puisque Robespierre la précipitait par tous ses actes. Lui-même, minant le sol sous ses pas, avait détruit les seuls hommes qui pouvaient être ses soutiens. Il ne se confiait qu'en ceux qui étaient inconciliables avec lui. Que lui restait-il donc à faire, qu'à périr?
Ces mêmes écrivains accusent Billaud, Barère, Ruamps,
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Bourdon de l'Oise, d'avoir pris des précautions contre la mort que Robespierre leur préparait. Le système a manqué, dit-on, parce que ceux qu'on voulait faire périr ne s'y sont pas prêtés; égoïsme coupable, sans lequel la Révolution touchait au port. Ainsi de toutes parts on se met en dehors de la nature humaine. Qu'est-ce qu'un système qui a besoin de la complicité des victimes à se laisser égorger? On arrivait à l'extrême de l'absurde. Robespierre se réveille dans le désespoir.
Aussi bien les instruments s'usaient àvue d'œil. Depuis la loi du 22 prairial, tout le monde était las; souvent les chevaux et les charrettes manquaient pour les supplices. Fouquier-Tinville se trouvait mal en traversant la Seine. Il croyait voir les ombres des morts le poursuivre. Chaque quartier se lassait à son tour de posséder la guillotine, et sous prétexte de l'air corrompu (car on n'aurait osé alléguer la pitié) demandait qu'elle fût éloignée. Il avait fallu la transporter de la place de la Révolution à l'autre bout de la ville, à la barrière du Trône. Là aussi elle était menacée. Paris la vomissait; sera-t-on obligé de l'éloigner encore?
Saint-Just lui-même parlait de la transporter au loin avec quatre tribunaux ambulants dans des parties encore neuves des départements, là où le spectacle des supplices ne serait pas émoussé par l'habitude. On irait au-devant des victimes; la satiété du sang n'engendrerait pas le dégoût du système.
Après l'immolation des chefs, il conviendrait peut-être, pour le reste, de se contenter de la déportation sur des terres lointaines et insalubres.
Ainsi, dans ces vagues projets, il y. avait à la fois une promesse de sévérités nouvelles pour les uns, un horizon autre que la mort pour les autres. Dans tous les cas, Saint- Just eût voulu cacher l'épuisement du système; les choses s'y réfusaient encore plus que les hommes.
Qui eût pensé qu'au milieu de ces continuelles funérailles il y eût encore chez les Français une place pour le rire et la moquerie? Le plus grand signe de dépérissement de la toute-puissance de Robespierre, c'est qu'on osa se jouer de
lui en face, dans la Convention; et voici comment la scène fut préparée On avait souffert toutes les barbaries sans se plaindre ; mais, dans la fête de l'Etre-Suprême, Robespierre avait provoqué par sa dévotion affecté^ les malices et les rancunes de l'esprit du xv!!!*" siècle. C. -. esprit se releva et jura de se venger.
Les inventeurs de cette trame décc avrent dans un galetas du faubourg Saint- Jacques une i luminée, Catherine Théot, fanatique de Robespierre et Égérie de Dom Gerle. Ils forgent une prétendue lettre de la sibylle à Robespierre, qu'elle appelait le pontife de 1 Être-Suprême. On y joignit tout ce que l'on put trouver o i entasser de superstitions ridicules. Ce personnage grot sque, enlaidi encore par l'imagination de Barère, fut l'objot d'un vaste rapport que Vadier lut à la Convention; parcdie du grand-prêtre de l'Être-Suprême, sous les traits do la prophétesse. Et pour que la ressemblance ne pût échapper à personne, on ne manqua pas de ramener l'éternellG accusation de conspiration. Cette plaisanterie atroce concluait à jeter à l'échafaud, avec tous ses compagnons d'idolâtrie, la vieille Catherine Théot, dont Barère avait changé le nom en Théos.
Le plus incroyable est que les ennemis de Robespierre choisirent le temps où il présidait l'Assemblée; chacun était d'avance dans le secret de cette comédie aristophanesqiie. Lui seul et quelques-uns de ses fidèles consternés gardaient le silence; les huées, partaient de tous côtés; elles le transperçaient d'autant plus visiblement qu'il semblait occuper le fauteuil pour recevoir tous ces traits à la vue de la France, sans danger pour personne. Cette scène fut une des plus douloureuses de sa chute. Il affectait un funèbre sourire; dans le fond du cœur les furies se déchaînaient. Si la Terreur eût été à refaire, il en aurait eu la conception à ce moment. Un pouvoir qui a commencé à être ridicule ne peut regagner le sérieux que dans le sang.
Où était désormais le refuge de Robespierre, sinon dans la pleine puissance incontestée, c'est-à-dire dans la dictature? Je ne doute pas que le projet de s'en saisir, depuis
longtemps médité, ne prît sa consistance après quelquesunes des scènes que je viens de décrire. Les relations inédites sur lesquelles je m'appuie ici, s'accordent à placer cette entreprised'usurpation au commencement de messidor.
D'après ces récits, Robespierre se présenta un soir, à onze heures, au Comité de salut public, suivi de sept à huit compagnons porte-bâtons qui lui servaient d'escorte et qui l'attendirent dans une des salles voisines. Saint-Just parut bientôt après; et l'on ajoute que : « toutes les fois qu'ils avaient eu à faire des demandes sinistres, telles que Taccusation de la Reine, la mort de Danton, ils avaient toujours choisi une heure sépulcrale^ une heure avancée de la nuit; soit pour profiter de la fatigue des membres du Comité, soit qu'en ejïet ils eussent dans la pensée que les grands coups se portent dans les ténèbres et que les esprits sont plus faciles à frapper au milieu de la nuit *. »
Depuis longtemps, Robespierre et Saint-Just avaient proposé une nouvelle épuration de la Convention, un second 31 mai qui devait porter principalement sur la Montagne. Ils avaient voulu y comprendre quelques hommes du côté droit, tels que Siejès, continuant ainsi à frapper de tous côtés, mais avec plus d'acharnement sur les leurs. Ces demandes de mort avaient été rejetées. Quand le Comité vit entrer le triple Consulat (nom que Sieyès donnait à Robespierre, Saint-Just et Couthon), on crut d'abord qu'il s'agissait seulement de revenir sur ce refus et d'obtenir enfin les supplices demandés. Personne ne soupçonnait jusqu'où irait l'audace.
Pour s'y essayer, Robespierre commence par attaquer Carnot sur la lenteur de la guerre. N'étant point interrompu, il s'enhardit jusqu'à l'accuser d'être d'accord avec les ennemis de la République. Soit étonnement, soit dédain, Carnot se couvre le visage de ses deux mains et garde le silence.
D'autres prirent sa défense. Chacun sentait que ce n'était là qu'une première attaque; on pressa Robespierre de e'expliquer.