‹ La Révolution; rev. et augmentée de la Critique de la Révolution (volume 2)Chapitre 52 sur 107 · Ibid · texte numérisé non relu

Ibid

hommes. » Cambacérès, qui passait pour être son ami, trembla; il fit savoir le jour même à Mailhe qu'il ne pourrait plus le voir en particulier, et rompit ostensiblement avec lui.

Des expériences de ce genre, répétées chaque jour sur la prompte obéissance des gens de la Plaine, confirmaient Robespierre dans la confiance qu'il mettait en eux. Les voyant si souples à la moindre de ses fantaisies, il crut n'a;voir rien à craindre d'hommes qui étaient toujours de son avis. Les Montagnards, malgré leurs désirs de feindre, n'atteignaient pas à la perfection, du courtisan; leur rudesse les trahissait dans leurs adulations de cour. Robespierre en vint au point de ne redouter que ceux qui avaient un principe commun avec lui. Pour les autres, il les crut convertis, parce qu'ils le flattaient ou gardaient le silence.

Au reste, l'isolement se faisait chaque jour davantage autour de Robespierre ; il n'avait plus besoin de chercher la solitude, elle était dans sa situation même. Avec les Feuillants il avait frappé les Royalistes; avec les Girondins, la république oligarchique; avec les Dantonistes, la république démocratique ; avec les Hébertistes, la république prolétaire: c'était toute la nation. Il était ainsi déplus en plus seul en face d'elle, brouillé à mort avec les héritiers de tous les partis, acculé dans les Jacobins comme dans son dernier retranchement, et là encore, ne régnant qu'à demi, obligé d'épurer, c'est-à-dire de réduire chaque jour ses fidèles, dont les meilleurs commençaient à s'étonner. Les autres ne conservaient leur foi qu'en renonçant sciemment à tout examen, pour se livrer corps et âme à sa fortune.

Dans cette extrémité, il avait un appui, Saint-Just. Quand on a vu une fois le portrait de Saint-Just, on ne peut l'oublier. Cette tête altière, impassible, inflexible, rehaust-ée encore par une énorme cravate empesée , ces grands yeux qui semblent ne pas voir et dédaignent de regarder, cette immobilité de marbre, ces cheveux roides et pendants sur le front qu'ils dérobent à la vue, c'est la figure du plus jeune des fils de Némésis. Rien ne pourra le courber ; Robespierre a raison de se confier à cet homme

de marbre. Mais la situation à quelques égards, n'en est que plus fausse ; Robespierre commande à qui est plus fort que lui.

Ceux qui les ont pratiqués de près reconnaissent que l'homme fait pour régner était Saint-Just. Ils disent qu'il y avait en lui l'étoffe d'un grand homme, au moins par lambeaux ; qu'il était sorti de la tête de la Révolution tout armé de la pique, comme une Pallas de bronze, car il joignait à son froid délire l'intelligence prompte des affaires. Il habitait dans la région des idées et savait manier les hommes et les choses. Il s'entendait à l'administration, aux finances, à la guerre, si bien que Carnot lui proposa un jour de lui en laisser la direction. Ses ennemis personnels voient en lui « un petit Montesquieu adolescent, avec la cruauté d'un Néron homme fait * >». D'autre part, ils reconnaissent que nul n'avait la tête plus forte, que partout il prenait la première place, qu'à vingt-cinq ans il dominait la Convention, que l'âge seul lui manquait pour tout conduire, que l'obéissance naissait naturellement d'ellemême là où il était, qu'on ne pouvait le voir ou l'entendre sans plier ou frissonner, qu'enfin, les pieds dans le sang, la tête dans la nue, il réalisait l'image des deux déesses de Rome, la « Pâleur et la Terreur, » qui avaient si longtemps gouverné la Terre.

Du haut de ces nues, comment s*est~il soumis à Robespierre ? II. reconnut en lui la vertu farouche qui lui avait apparu dans ses rêves, et l'homme d'orgueil fléchit le genou devant « l'Incorruptible «. Jamais on ne découvrit chez Saint-Just un moment de révolte. Dès le premier jour, il voua un culte à Robespierre; ce culte dura jusqu'à la dernière heure. Il fit tout pour s'en faire un maître; il lui mit à la main le sceptre de la mort que lui seul eût pu porter. Il prêta à Robespierre ses facultés, son audace, son impassibilité, son délire. Il l'encouragea, il resta son disciple quand il fut son égal; il eut pour lui dans le danger 4es mots fraternels comme devant son aîné ; il fit plus, il l'aima.

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