Mémoires inédits de Baudot
« Saint-Just, lorsqu'il était à Paris, soupait tous les soirs avec sa maîtresse, chez Gâteau, son secrétaire, qui avait aussi une uuiî.rt^sse. Saint-Just était taciturne, mais tateau était bavard et se vanta. t volontiers de la puissance qu'il tenait de Saint-Just. Je n'ai jamais eu . ucune part dans l'intimité de Gâteau, quoique je l'aie beaucoup connu aux armées; nous étions en opposition. Sa maîtresse, que je n'ai jamais vue, alliait sans doute à la jialanterie des sentiments généreux, comme cela arrive souvent. C'est elle qui me fit avertir que j'étais sur la liste des inimitiés de Saiiit-Just, ce dont je me doutais; mais je n'en avai- nas la certitude. L'inimitié de Saint-Just, dans ce temj.s-là, et la |)eine de mort étaient U7ium et idem. Je misa protit celte communication. C'est t».ir cette
de Saint-Just. Chaque jour Baudot était instruite mesure que la liste s'accroissait d'un nom nouveau échappé à l'exterminateur dans l'incurie d'un festin nocturne. Par là, les plus menacés purent se tenir sur leurs gardes; ils cessèrent de coucher dans leurs lits ; ils se dérobaient des jours entiers à la campagne sans paraître à la Convention, espérant se faire oublier par leur absence quand les jeux de Saint-Just ne les rencontreraient plus. Par-dessus tout, ils s'armèrent de haines et de résolutions extrêmes.
C'est ici que je placerai les projets formés de poignarder Robespierre en public, au sein de la Convention, la première fois qu'il y reparaîtrait. Robespierre a souvent dénoncé des projets de ce genre. Dans ses discours, ses conversations, il se montrait toujours exposé au couteau des assassins, soit pressentiment, soit que la force de la situation lui montrât le danger. Car ses espions si nombreux, qui fouillaient de si près dans la vie de ses collègues, ne l'éclairèrent en rien sur ces trames. A force de revenir sur ce thème, il lui ôta toute créance. On ne vit plus dans ses plaintes qu'un désir d'intéresser le peuple. Des historiens mettent encore aujourd'hui en doute si ces psalmodies de mort furent autre chose qu'un procédé de rhéteur.
Pourtant rien n'était plus réel que les projets de meurtre contre Robespierre. Il n'avait pas ouvert d'autre issue à ceux dont il méditait la mort ; sa dictature avortée ne laissait plus de scrupule. Aussi les poignards dont la postérité a ri, étaient plus près de lui qu'il ne pensait lui-même. Ce n'était pas dans ses promenades solitaires à Monceau, à Montmorency ou dans sa modeste demeure qu'il était menacé par quelque obscur assassin. Un groupe de ses collègues s'apprêtaient à le frapper à son banc, dés qu'il y paraîtrait; sa vie fut prolongée par son absence. Thirion
•voie .qu'on a su les projets de proscription contre le reste des partisans de Danton qui siégeaient encore à la Montagne.
« J'ai pu être instruit positivement de tout ce qui se tramait alors contre les députés opposés à Saint-Just, et par conséquent à Robespierre.
« Le nombre des proscrits prononcés dans ces petites orgies a varié de dix-huit jusqu'à trente. Il y avait encore des hommes sur lesquels on était incertain. »
avait conçu cette entreprise. Déjà il avait réuni onze conjurés tous conventionnels; il s'adresse à un douzième, que je laisse parler ici :
« Thirion me proposa, quelque temps avant le 9 thermidor, de prendre part à une conjuration qui avait pour but d'immoler le tyran Robespierre au pied de la tribune. Les conjurés étaient au nombre de douze; Lecointre de Versailles et lui étaient en tête. Je répondis que je n'aimais ni les opinions de Robespierre, ni sa personne, que l'on me trouverait toujours contre lui lorsqu'il serait question de lui, mais que je ne voulais pas prendre d'engagement de ce genre *. »»
Qui croirait qu'au milieu de tant de délations, et un espionnage infini, cette conspiration resta toujours inconnue à Robespierre ? Il ne vitpas les poignards qui le touchaient; sans les paroles que je viens de rapporter, écrites trentecinq ans après les événements, beaucoup de personnes en douteraient encore.
Dans un temps où un exemple antique suffisait à mettre à l'aise la conscience, Thirion et Lecointre, en voulant tuer Robespierre à la tribune, évoquaient le souvenir de César frappé de vingt-quatre coups dans le Sénat romain.
Ainsi il était menacé de tous côtés; mais la déférence extérieure qu'on lui témoignait ne servait qu'à l'égarer encore et à le tromper sur le point du danger.
Les moindres circonstances l'abusaient, tant il avait besoin de se rassurer lui-même. Il ne venait plus à l'assemblée, elle l'avait trop grièvement offensé. Mais souvent il errait dans le voisinage autour des Tuileries. Un jour, assis dans le jardin 2^ entre Couthon et Cambacérès, . il exprimait tout haut son jugement sur les députés, à mesure qu'ils passaient devant lui. Mailhe était un de ceux qui fuyaient les séances et cherchaient le plus à se dérober. L'apercevant de loin, Robespierre se souvint de l'amendement qui avait failli prolonger la vie de Louis XVI, et dit à ses deux compagnons : « Mailhe est le plus immoral des