‹ La Révolution; rev. et augmentée de la Critique de la Révolution (volume 2)Chapitre 54 sur 107 · PRÉPARATIFS DU 9 THERMIDOR · texte numérisé non relu

PRÉPARATIFS DU 9 THERMIDOR

Après avoir abattu les principaux chefs de la Révolution, îl ne manquait plus à Robespierre, Saint-Justet Couthon qu'à s'abandonner à eux-mêmes. C'est ce qu'ils firent le 9 thermidor. A mesure que la catastrophe inévitable approche, une mélancolie noire s'empare des deux premiers. Aucune trace de la sérénité héroïque qui présage le succès; mais dans tous leurs discours et dans leurs écrits les plus secrets, la mort, le tombeau, le cimetière, écho perpétuel de leurs pressentiments funèbres. Les pensées sépulcrales sont tellement semblables chez eux, qu'il est difficile de dire lequel les emprunte à Tautre.

Ils vivaient déjà dans la mort ; ils la portaient, ils la respiraient, ils l'exhalaient partout. Comme ils n'en étaient point avares pour les autres, ils la savouraient d'avance pour eux-mêmes. C'était leur conseillère et leur fortune. Jamais hommes d'action et de parti n'annoncèrent de si loin leur chute; aussi, ils y accoutumèrent trop tôt l'opinion. Ils décourageaient jusqu'à leurs affidés. Nul ne s'immole au génie de la mort ; les plus dévoués veulent du moins, en mourant, espérer la victoire.

La situation était désespérée. Plus le système ee tournait contre le but de Robespierre, plus il s'entêtait dans le système, au point de gâter la hache. Au lieu de s'apercevoir que le moyen ne valait rien, il s'imagina qu'il fallait aggraver la Terreur par la loi de prairial et tuer les terroristes; c'est ce qu'il se promit de faire. Par où l'on voit qu'il était à bout de combinaison, et que son esprit roide ne lui permettait pas de changer de voie, lors même qu'il se fût aperçu qu'il s'égarait. Faire à la fois le Marius et le Sylla, sûr moyen de n'être ni l'un ni Tautre !

Comme dans ce chemin tout vint à lui manquer, il se réfugia contre les mécomptes de chaque jour et contre l'horreur croissante dans l'idée de vertu empruntée des stoïciens et de Rousseau. Il parvint à se persuader que tout ce qui lui faisait obstacle, c'étaient les vices, et que la guerre qu'il soutenait par l'échafaud était celle de la vertu contre le crime. Si l'on ne veut être injuste, il faut reconnaître qu'à force de sophismes et d'orgueil, il mit sa conscience non-seulement en paix, mais dans une auréole de sang, où le doute ne pénétra jamais. Plus il s'avançait vers la crise, plus la question politique se changea pour lui en une question morale. Retiré au sein de ce qu'il appelait la vertu, divinité farouche, inaccessible, il ne comptait pour rien les sacrifices humains qui devaient, selon lui, en préparer le règne.

La tête perdue dans ce nuage sanglant, il ne s'agissait plus*seulementpour lui de délivrer le peuple, mais de faire un peuple vertueux, sans vices ni faiblesses, en dehors de l'espèce humaine.

Dans cette dernière période, les anciennes dénomina^ tions de partis changent pour lui; il ne reste à ses yeux que la distinction des moraux et des immoraux. Ceux-ci devaient disparaître de la terre. Telles étaient les vues qui se fortifiaient chez lui à l'approche de la mort.

Il demanda l'extermination des im^n iraux avec autant de calme que les orthodoxes avaient juré l'extermination des hérétiques. Plus il avait fouillé dans la Révolution, plus il avait rencontré l'ancien fond de corruption d'une nation vieillie avant de sortir de tutelle. Il croyait pouvoir

extirper en quelques années les vices séculaires, s'en remettant pour cela à la magie de la Terreur.

Les amis survivants de Danton allaient répétant « que si on laissait faire Robespierre et Saint-Just, il ne resterait "bientôt plus de la France qu'une thébaïde avec une vingtaine de trappistes politiques *. »

Cependant tous reconnaissent que Robespierre se fia trop à l'échafaud du soin de combattre pour lui; car dans ce peu de jours qui restaient, que faisait-il ? Il se dérobait aux siens même, dans ses promenades solitaires, dont ses satellites avaient seuls le secret. Il s'exerçait au tir au pistolet dans un jardin écarté ; et l'on dit qu'il avait acquis quelque habileté à manier cette arme, comme s'il s'agissait de se préparer à un duel avec un homme et non avec un monde ! Manière de tromper sa propre inaction. On l'entendait souvent regretter de n'être pas entré dans l'armée après la Constituante et de n'avoir pas fait l'apprentissage de la guerre.

Beaucoup supposent qu'il commençait à prévoir que les Français recevraient la loi du sabre, et qu'il regrettait de ne pouvoir trancher ainsi d'un seul coup le nœud gordien où il était enveloppé. Pour moi, il me semble que cette ambition ne fut jamais la sienne. Dans tous les cas, il était trop tard pour y songer.

On a prétendu aussi qu'il perdit des heures dans je ne sais quel amour pour la fille aînée de son hôte Duplay, et dos écrivains ont fait de brillants tableaux romanesques de ces scènes domestiques.

La vérité est que cette jeune fille avait un culte pour lui et qu'il se laivssa adorer ; il n'était pas homme à s'éprendre au point d'oublier un seul moment seshaineset ses itoupçons.

A peine peut-on supposer que cette jeune Léonore ait réussi par instants à dérider la figure crispée et convulsive de Robespierre. S'il voulut l'épouser, comme on le prétend, ce vague projet n'adoucit pas une heure le fond de sa pensée; le bonheur n'entra pas un instant dans son âme^ toute livrée aux furies politiques.

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