‹ La Révolution; rev. et augmentée de la Critique de la Révolution (volume 2)Chapitre 57 sur 107 · LE 9 THERMIDOR · texte numérisé non relu

LE 9 THERMIDOR

Un avertissement si éclatant, une réprobation si unanime, n'ouvrent pas les yeux à Robespierre. Il s'obstine à croire, contre l'évidence, que le côté droit de la Convention ne lui a échappé que par surprise, que ces hommes sont trop accoutumés à obéir pour ne pas rentrer sous le joug, que le lendemain, eifrayés de leur audace, ils redemanderont à se faire pardonner, tant il les connaissait mal! Aussi, est-il certain qu'il ne s'occupa en rien de les lier à lui*dans le peu d'heures qui lui restaient. Il se tourna tout entier vers les Jacobins, comme s'il eût eu à les conquérir pour la première fois.

Là encore, dans ces moments si précieux, il ne sut que relire le discours épuisé à la Convention, machine de guerre déjà brisée, monument d'une première défaite, conçu pour une situation toute différente, pour une autre assemblée, d'autres hommes, d'autres passions, et qui ne valait absolument rien pour entraîner des masses populaires à une action énergique. Quand il n'y avait plus de salut que dans les armes, que pouvait produire cette longue, interminable déclamation hors de sa place? D'autres déclamations du même genre, des plaintes, des colères, des découragements, ou des fureurs impuissantes, mais pas une seule résolution. Et déjà on touchait au moment suprême I

Les ennemis de Robespierre furent mieux conseillés par l'extrême péril. Ils virent qu'il ne s'agissait plus de principes, mais de la vie. Au lieu de s'exciter les uns les autres

à une haine qui ne pouvait augmenter, ils employèrent le temps à se chercher partout des alliés. On dit aussi que la passion de l'amour se mêla à la haine, et fit sortir Tallien de sa léthargie : « Vous êtes un lâche, et je vais mourir demain, » lui écrivait la femme qu'il aimait. Ce dernier aiguillon réveilla son courage. Il est certain qu'il ne s'endormit plus; avec quelques autres des plus menacés, il ne forgea pas dans la nuit de longs discours; mais tout fut donné à l'action. Ses complices, ses émissaires abordent les principaux du côté droit. D'abord refusés, ils reviennent à la charge ; montrant que l'audace était de leur côté, ils finissent par convaincre des hommes qui , jusque-là, avaient toujours cédé à l'audace. Les plus timides, une fois compromis, encouragent les plus hardis. Des deux parts, on se promet d'en finir.

En même temps Barère travaille à éloigner les amis de Eobespierre. L'étonnante crédulité qui se montre dans ces moments de crise aida les complices. Ils parlaient des intelligences secrètes que l'on venait de découvrir entre Robespierre et le gouvernement anglais. Une si hardie imposture suffit pour ébranler quelques-uns de ses plus fanatiques défenseurs. Son séide, le peintre David, après avoir répété qu'il « boirait avec lui la ciguë ! » trompé par la calomnie, s'abstint de paraître à la dernière heure. C'est ce qui lui sauva la vie. Selon ceux qui l'ont connu de près, « fanatique, qui allait devant lui sans discernement ^ »» il était homme à tenir sa promesse.

Pendant ce temps, que faisait Saint-Just? Ici se montre le disciple soumis et aveugle de Robespierre. L'échec de son maître est un avertissement perdu pour lui. Il ne voit pas encore dans l'ombre l'alliance qui se forme. Il est l'homme d'action, et ne se résigne à ne rien faire. Lui aussi il écrit! Il écrit lentement, sous les yeux du Comité de salut public, un long discours, le second volume de celui cte Robespierre; sans s'apercevoir que cette contention de l'écrivain, au moment où il ne reste qu'à soulever peuple, achève de tout perdre. Si le maître a succombé

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