Mémoires inédits de Baudot
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par ce moyen, comment le disciple l'emportera-t-il?
Saint- Just a combiné un vaste piège oratoire; il sera grave comme toujours, sentencieux, mais pour la première fois il descendra à être habile. Il circonscrira ses menaces, sortira du vague terrible où Robespierre a laissé les esprits. Il rassurera presque tout le monde, ne laissant tomber la foudre que sur deux chefs terroristes, Collotd'Herbois et Billaud. Encore se contentera-t-il de dénoncer ce dernier à cause de la pâleur de son visage. En livrant cette double proie à la Plaine y sans doute il la ramènera à lui par le plaisir de la vengeance. Elle ne pourra résister à l'appât qu'il lui jette et retombera dans ses filets.
Combinaison savante et illusoire ! Parce qu'il veut bien ne pas conclure à la mort et qu'il tient le couteau suspendu, Saint-Just s'imagine rassurer, comme si Saint- Just pouvait rassurer jamais! comme s'il n'était pas la Terreur même! comme si, en renonçant à faire peur, il ne se livrait pas désarmé à l'ennemi! D'ailleurs, qui entendra jusqu'au bout ce discours? Quelle patience il suppose aux événements! Attendront-ils les conclusions de l'écrivain? Ces moyens de rhéteur, bons tant qu'on a la puissance incontestée, ne valent rien pour la ressaisir. Le disciple faisait ainsi les mêmes fautes que le maître. Lorsque tout était changé autour d'eux, ils voulurent continuer de régner par les moyens qui leur avaient réussi jusquelà. Ils avaient perdu la force; ce n'est pas avec des paroles qu'ils peuvent la reconquérir l.
Saint-Just écrivait encore à minuit, lorsque Collotd'Herbois entre; il revient des Jacobins, où il a été tenu sous les couteaux. « Tu écris notre acte d'accusation! >♦ crie-t-il à Saint-Just de sa voix de stentor, en lui saisissant le bras. Saint-Just retire ses papiers; puis aussitôt l'audace lui revient; il était de marbre, il se relève : « Oui, Collot, je t'accuse et d'autres aussi. »
Cependant ses collègues le retinrent presque prison-
1. « Les orateurs n'usurpent pas, à cause de leur ignorance de la chosa militaire. » — Aristote, Politique»
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nier, et obtinrent qu'il leur lirait ses dénonciations, avant de les porter à la tribune.
Vers le matin , Saint-Just échappe à ses gardiens, et sort. Sans doute ce fut pour se concerter une dernière fois avec Robespierre. A onze heures, ses collègues du Comité l'attendaient encore! ils reçoivent de lui ces mots : « L'injustice a fermé mon cœur, je vais l'ouvrir à la Convention nationale. "
Jusque-là, vous voyez dans Robespierre et Saint-Just des hommes qui, accoutumés à une puissance presque absolue, ne peuvent se figurer qu'ils Tout perdue. Saint- Just, il est vrai, manqua de parole à ses collègues du Comité; seule perfidie dont on pût l'accuser. Dans tout le reste, il combattit ouvertement, et avec une imprévoyance qui exclut jusqu'à l'idée même de, complot.
SÉANCE DU 9 THERMIDOE.
Les Thermidoriens n'ont pas eu tout d'abord une résolution arrêtée, comme se le figurent la plupart des historiens. Là aussi on a vu de l'hésitation, des retours subits, des protestations en sens contraire, des sourires même; puis de nouveau des desseins formes, et enfin des projets irrévocables, selon qu'on se croyait désigné, sauvé, oublié, ou de nouveau dans un péril immédiat; car, dans cette journée, le courage naquit de la crainte; les plus près de la mort firent les avances. Comme la Plaine ne se sentait pas encore sous le couteau, elle se fit longtemps prier. Elle ne se rendit qu'au succès et lorsqu'il ne fut plus permis d'en douter.
Dans le voisinage de la salle des séances, les Montagnards les plus menacés, Talien, Bourdon, Rovère, accueillent ceux de la droite à mesure qu'ils arrivent. Ils
leur rappellent les promesses de la nuit, ils les louent, les caressent, les conduisent jusqu'au seuil. Dans l'intérieur même de l'Assemblée, rien ne se laisse apercevoir des embûches préparées. Chacun occupe sa place ordinaire. Aveugle jusqu'au bout, Robespierre rassure Duplay en répétant « que la Montagne, il est vrai, est corrompue, mais que la Convention en masse est bonne et qu'elle l'entendra ». Pourtant les tribunes viennent de saluer les Comités par des applaudissements réservés jusque-là à Robespierre. C'était une chose nouvelle.
Son ennemi implacable, Collot-d'Herbois, préside.
Saint- Just monte à la tribune, le visage aussi impassible qu'à l'ordinaire; il ne doute pas de tout dompter par son discours. Il commence lentement sa lecture, de ce ton accoutumé d'autorité qu'il cherche pourtant à adoucir. Il venait de prononcer ces mots : « Quelqu'un, cette nuit, a flétri mon cœur, et je neveux parler qu'à vous. » Tallien se précipite, Tinterrompt violemment, et demande que « le rideau soit entièrement déchiré ». Depuis ce moment, on n'entendit plus une seule parole sortir de la bouche de Saint-Just. Muet de surprise ou d'indignation, il ne fit aucun effort pour continuer, soit qu'il jugeât tout perdu dès qu'il était contredit, oubliant même son manuscrit sur la tribune; soit qu'il ne sût que commander et qu'il fût incapable de descendre aux explications; soit qu'il ne voulût pas marchander sa vie, ou que cette première révolte lui eût ôté, par l'étonnement, la possession d'une partie de lui-même; soit peut-être qu'habitué à lire des discours écrits sous forme de décrets, il répugnât à hasarder des paroles sans suite et sans puissance. Cette figure, roide, inflexible, demeure longtemps à la tribune sans mouvement, sans geste, pétrifiée, comme étrangère à tout ce qui se passe autour d'elle. Saint-Just s'était formé à 1 école de Lycurgue. Le jeune Spartiate, déchiré au dedans, devait tomber, le doigt sur la bouche, dans l'attitude de la statue du Silence éternel.
Billaud-Varennes saisit ce moment de stupeur, et lie l'Assemblée par la crainte. Elle en a déjà trop entendu pour espérer trouver grâce si elle ne sort victorieuse de ce
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combat. Elle était entre deux égorgements. Tallien monte à la brèche ; et, malgré son audace, on peut remarquer qu'il hésite à conclure contre Robespierre. Il l'accuse sans oser le frapper; l'hésitation de Tallien est partagée par l'Assemblée.
Les agents, les instruments du maître, Henriot et son état-major, Dumas et des inconnus, Boulanger, Dufraisse, sont d'abord décrétés d'accusation. On s'essaye ainsi à frapper des hommes obscurs ou des absents. Par là, on mesure ses forces, on s'encourage, on se donne des gages, on se lie mutuellement par le succès. Mais nul encore n'a osé prononcer le mot décisif, ni s'en prendre ouvertement à l'ennemi. Tant d'irrésolution à porter le dernier coup devait durer longtemps et marquer cette journée. Aussi bien, des partis si ennemis comptent mal les uns sur les autres; ils craignent de s'engager témérairement et d'être abandonnés, en sorte que chacun, en. s'avançant, veut se ménager une retraite; ce qui fit que l'on condamna les subalternes longtemps avant d'accuser le chef.
Robespierre voit les tergiversations de l'Assemblée et se hâte d'en profiter. Il court à la tribune. Alors une voix qu'il n'a jamais entendue frappe son oreille comme un tonnerre. C'est la voix de cette Plaine et de ce Marais, voix muette depuis dix-huit mois et maintenant immense, prolongée, inexorable, anonyme : « A bas! à bas le tyran! » Elle roule sans interruption, chacun se perdant dans ce cri gigantesque qui n'a plus rien d'humain et semble être le cri d'airain de l'éternelle Némésis.
Quand les forces furent à bout, on ne put encore se décider à en finir. De tous côtés on appelle Barère à la tribune. On voulait se reposer par cette parole abondante, . se donner le temps de se mesurer encore, prendre haleine une dernière fois, tant il en coûte d'exécuter contre un maître présent une résolution même arrêtée d'avance.
Barère fait une proclamation au peuple, un décret sur la garde nationale ; il est oratoire, verbeux, évasif. Rien ou presque rien sur celui qui est à lui seul le danger. A travers les vastes mailles de ce discours, Rolrespierre peut échapper encore. Vadier, il est vrai, l'appelle tyran; bien-
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tôt cette hardiesse s'émousse; il a rencontré le regard fixa de Robespierre ; dès lors ses paroles ne sont plus'qu'une divagation, sans vie, comme s'il avait été fasciné par l'œil de la Terreur.
Les Assemblées, lentes à se résoudre, sont promptes à reculer. Elles n'ont, qu'un moment pour elles. Ce moment semblait fuir. C'est encore Tallien qui le ressaisit; toutes les passions étaient dans sa bouche quand il demande à, ramener la discussion à son vrai point. Robespierre sent que le moment est venu; il s'écrie : « Je saurai bien l'y ramener. » La même voix d'airain, implacable, recom» mence et l'accable de son tonnerre.
Collot-d'Herbois y joint les tintements et le glas de la. sonnette.
Robespierre, un canif à la main, tourne les yeux ver& ses anciens amis de la Montagne : « Le sang de Danton t'étouffe ! » fut leur réponse. — « C'est donc Danton que vous voulez venger? » Il jette ses regards vers la Plaine, suppliant, injuriant à la fois : « C'est à vous, hommes purs, que je m'adresse, et non pas aux brigands ! »
La voix sépulcrale * de Durand Maillane répond : « Tu parles de vertu, scélérat! elle demande ton bupplico! yr Robespierre sut enfin ce qu'il pouvait attendre de ses nouveaux amis. Il se retourne vers le président. Au lieu de Collot-d'Herbois, il voit le dantoniste Thuriot qui l'assassine du bruit de la sonnette : — « Pour la dernière fois,, président d'assassins, je te demande la parole 1 » Sa voix expire.
Un inconnu, Louchet, assène le dernier coup; il ose enfin demander, après une si longue patience et tant de vaines démonstrations, le décret d'arrestation contre Robespierre. Et, le croirait-on? malgré les gages que l'on vient de se donner, les applaudissements sont d'abord rares, incertains, timides. Ils allèrent en croissant; le courage revenant avec le succès, ils finirent par être unanimes. Le décret est voté par tous ; Fréron peut s'écrier sans danger : « Qu'un tyran est dur à abattre 1 »