‹ La Révolution; rev. et augmentée de la Critique de la Révolution (volume 2)Chapitre 59 sur 107 · Mémoires inédits de Baudot · texte numérisé non relu

Mémoires inédits de Baudot

Dans la joie de la yictoire, à peine fit-on attention au dévouement de Robespierre jeune et de Lebas; ils demandent à mourir avec Maximilien et Saint-Just. L'Assemblée, avec un empressement cruel, accepte ces victimes, les uns par légèreté, les autres parce qu'ils tiennent d'avance pour criminel quiconque avoue encore les accusés.

Cependant Robespierre, Saint-Just, Couthon, quoique décrétés, restent immobiles à leur banc.

Qu'attendent-ils pour obéir? Peut-être un mouvement du peuple des tribunes. Ils semblent ne pas croire à ce qui se passe sous leurs yeux, et garder je ne sais quelle espérance. Il fallut un second décret qui leur enjoignît de descendre à la barre. Alors seulement ils sortirent de leur place ; mais, en obéissant, ils parurent menacer encore.

ESSAI D INSUERECTION. — ÎIOIIT DE ttOBEST»îERBE.

Cette chute si profonde ne réussit pas à éclairer Robespierre. Pendant qu'on l'entraîne à la prison du Luxembourg, il se berce de l'idée qu'il comparaîtra devant le tribunal révolutionnaire tout composé des siens ; il se voit déjà, en perspective, ramené en triomphe comme Marat, et imposé à ses ennemis qui n'auront eu qu'une victoire d'un moment. Abusé par cette fausse idée, il était bien décidé à ne rien tenter qui le fît sortir de la légalité où il se croyait inexpugnable, sans songer que la Convention ne sera pas assez insensée pour s'en remettre à des juges ennemis, quand elle tient dans sa main le sort de son oppresseur.

Aussi est-il certain que Robespierre regarda comme un malheur que ses partisans refusassent de l'incarcérer au Luxembourg. Il se fit conduire à l'administration de la

police comme en un endroit neutre, entre l'obéissance et la révolte. Son projet était d'y rester immobile, sans rien faire, sans donner aucune prise à de nouvelles accusations, attendant tout du jugement régulier et des jurés complaisants qu'il avait lui-même choisis en des temps meilleurs, avec une si grande vigilance.

Au lieu de profiter du peu d'heures qui lui restent pour préparer la lutte ouverte et attaquer, il résiste aux instances des siens. Il affecte de ne contrevenir en quoi que ce soit aux règles imposées aux prisonniers. Il s'imagine se faire ainsi un rempart de légalité, au milieu même de la guerre civile. Respect de la loi, que beaucoup ont admiré, qui marque plus d'impuissance et d'aveuglement que de religion véritable pour la chose publique. Après avoir détruit les lois quand on était le plus fort, il était bien tard pour s'en couvrir, quand on était le plus faible. C'était aux armes à décider; il ne restait pas d'autre loi.

En effet, tout s'agite pour attaquer ou pour défendre cet homme qui, lui seul, refuse d'agir, se croyant invulnérable tant qu'il est désarmé et prisonnier. Comme il n'a rien prévu de ce qui est arrivé, il ne fait rien non plus pour en empêcher les suites. Par là, il laisse toute initiative à ses adversaires, tandis que ses partisans se trouvent sans chefs, sans conseils, sans direction. Voilà pourquoi le commandant de la garde nationale, Henriot, mis hors la loi, ne sut que se jeter en aveugle à travers les rues et se faire arrêter par ses gendarmes d'escorte; le manque absolu d'instructions le perdit encore plus que l'ivresse. Délivré à son tour, mais incapable de faire face à des dangers si imprévus, il désespéra le premier.

Au reste, pendant que Robespierre, muet, inerte, manque à sa cause, le petit groupe de ses amis agit pour lui à la Commune; et il est incroyable avec quel zèle, avec quelle énergie, avec quelle foi persévérante dans le succès. Quatre-vingt-onze membres du conseil général, auxquels s'étaient ralliés une cinquantaine de commissaires ou d'officiers, forment ce groupe que préside le maire Fleuriot.

Le tocsin sonne à l'Hôtel de Ville; mais ce n'était plus là le tocsin qui ébranlait Paris. Les tribunes furent long-

temps désertes; les sections se rassemblent; les plus ardentes se contentent d'envoyer des paroles. Les Jacobins eux-mêmes restent immobiles; au lieu de courir aux armes, ils imitent leur maître et demeurent en séance.

Vers minuit seulement on parvint à arracher Robespierre à son inaction; entraîné à l'Hôtel de Ville, il résistait encore à ses libérateurs. Des applaudissements le reçoivent à son entrée dans la salle. Mais là aussi, mêmes incertitudes, même appréhension d'agir jusqu'au milieu de l'action, affectant au dernier moment la superstition de la légalité parmi les insurgés.

L'ancien avocat du parlement reparaît en lui à l'instant suprême.

Comme, à cette heure lardive. Saint- Just lui propose d'adresser une proclamation au peuple, il demande encore : « Au nom de qui? » Lorsqu'elle fut enfin écrite, il hésita longtemps à la signer; même alors il n'écrivit que les deux premières lettres de son nom. Saint- Just le soutint dans ces épreuves qui le jetaient hors de lui. « Calme-toi, lui disait Saint-Just. L'empire est aux flegmatiques, » Car à ce moment ils parlaient encore de commander et de régner, quand, pour tous ceux qui approchaient Robespierre, il devait être si visible qu'il ne restait plus qu'à mourir avec lui.

Robespierre, Saint-Just et Couthon n'eurent pour eux que les autorités officielles de la Commune. Ils attendaient le peuple, et le peuple ne venait pas. La Terreur lui avait appris la prudence. Accoutumé à obéir au plus fort, il attendait, pour se décider, que le plus fort se montrât.

La peur avait fait le vide; Robespierre ne fut point défendu, et on ne fut pas obligé de l'attaquer., La crédulité à laquelle il avait façonné les hommes se tourna aussi contre lui. Il suffit à ses adversaires de répandre qu'il conspirait pour la restauration de la royauté, qu'on avait trouvé chez lui des fleurs de lis * sur un sceau royal. Ce

1. « Cambon avait quelques doutes sur les fleurs de lis trouvées chez Eobespierre et dont parle Courtois dans son Rapport. 11 voulut savoir ce qu'il en était, et s'en expliqua un jour à Bruxelles avec Vadier, devant

bruit absurde, appuyé de la fraude, trouve aussitôt créance auprès des siens. -Le faubourg Saint-Marceau, qui s'était ébranlé pour lui, apprend cette grande nouvelle, rebrousse chemin, abandonne le rojaliste Robespierre. A l'Hôtel de Ville, la foule des tribunes s'évade sur la fausse nouvelle qu'elle est mise hors la loi. De cette immense puissance d'opinion, il ne reste que la poussière soulevée par les fuyards. Les canonniers rassemblés sur la place de la Commune se dispersent à la première sommation des huissiers de la Convention. Ainsi Robespierre avait épuisé la Révolution en croyant la discipliner. Il avait détruit ses propres instruments. Presque tous lui manquèrent, et il manqua à tous.

Tout à coup, après un grand silence, le cri : « Vive la Convention! » retentit à l'Hôtel de Ville. Robespierre jeune entend de loin la proclamation du décret de hors la loi; il se précipite du haut de l'Hôtel de Ville sur le pavé. Lebas se brûle la cervelle. Henriot est jeté par la fenêtre. Couthon, renversé , est traîné vers la Seine. Léonard Bourdon entre, et le gendarme qui le suit n'a que la peine d'étendre d'un coup de pistolet Robespierre à ses pieds. On l'apporte sur une planche à la Convention. Elle refuse de le recevoir dans l'Assemblée ; mais quelques-uns vont se repaître de la vue du mourant.

Vers le matin, Maximilien Robespierre, son frère et Couthon, tous trois mourants, sont traînés à la Conciergerie. Saint-Just seul y fut conduit à pied avec Dumas, les mains liées derrière le dos. Dans leurs derniers moments, on ne cite aucune parole ; et il est impossible de dire s'ils gardèrent quelque espérance pour la postérité. Les blessures empêchèrent les mourants de parler; ceux qui restaient debout furent également muets.

On n'entendit pas les chants des Girondins, ni les im-

Charles Teste et moi. VaJier convint qu'elles avaient été transportées du comité de sûreté générale au domicile de Robespierre après sa mort. J'ai parlé franchement de ma haine pour Robespierre, ses systèmes et leurs applications. Mais la vérité a aussi ses droits, et je ne croyais pas du tout que Robespierre fût d'intelligence avec la royauté. » — Mémoires inédits de Baudot.

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précations des Dantonistes. Ce fut un silence stoïque au milieu des blessures, et quand on les rassembla pêle-mêle sur les charrettes, il y avait déjà parmi eux l'immobilité et la roideur de la mort.

Le bourreau, en déchirant les linges qui enveloppaient Robespierre, lui arracha un cri. A ce cri, et seulement alors, ceux qui l'avaient condamné se crurent en sûreté.

Le lendemain, soixante et dix membres de la Commune moururent à la fois, et treize le jour suivant.

Tel qui renia Robespierre ce jour-là lui resta pourtant fidèle. Le lendemain du 10 thermidor, David, le peintre, réunit en secret sa famille, et dit aux siens qu'une grande calamité avait frappé la République, qu'elle ne s'en relèverait jamais.

David renia, il est vrai, Robespierre, le 13 thermidor^ dans la Convention; il s'écria : « Qu'on ne pouvait concevoir à quel point il avait été trompé par ce malheureux ! » Plus tard il subit les séductions de l'Empire. Mais, malgré l'apparence, il garda toujours le même deuil de Robespierre au fond du cœur; trente ans après, dans l'exil, à Bruxelles, David tenait à ses compagnons le même langage que le lendemain de la mort de Robespierre. Pacifié par l'art, ne prenant plus conseil que de son Socrate et de son Léonidas, il répétait avec Eschyle : « Laissez faire le temps , il arrangera toutes choses * 1 »

RENIEMENT, REHABILITATION, LÉGENDE DE BOBESPIERRE.

Il n'est pas, je pense, dans l'histoire, un reniement semblable à celui qui suivit le 9 thermidor. En un jour, l'homme que Boissy-d'Anglas nommait l'Orphée de la France en devint l'exécration.

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