‹ La Révolution; rev. et augmentée de la Critique de la Révolution (volume 2)Chapitre 64 sur 107 · Mémoires inédits de Baudot · texte numérisé non relu

Mémoires inédits de Baudot

250 LA SÉVOLUTION

Saint- Antoine, Saint-Marceau, de la Cité ou du Marais^ les provocations du désespoir retentirent jour et nuit à l'oreille des misérables. Leurs mères, leurs femmes, leurs filles, ne cessèrent de rappeler les scènes du 12 germinal. A quoi servaient tant de promesses ? c'était pour se moquer qu'on leur annonçait du riz et de la farine. Que pouvaient-elles en faire, quand le moule de bois coûtait vingtquatre mille francs? Le pain était devenu plus rare et plus cher. Elles avaient pourtant assez répété que ce n'étaient là que de fausses paroles pour les amuser et les renvoyer affamés! Si on les eût suivies, la Convention eût été vaincue ; mais on les avait laissées aux mains avec le gouvernement et l'Assemblée. Maintenant la faiblesse du peuple allait causer la mort du peuple, car elles ne pouvaient elles seules sauver des lâches. Encore une fois ils s'enfai.raient .tête basse, à la première sommation d'un représentant qui cependant n'était rien que par leur propre volonté ! Elles avaient beau veiller à la porte des boulangers. Qu'était-ce que le morceau de pain qu'elles rapportaient après une nuit d'attente? S'il ne suffit pas à des hommes, qu'ils aillent eux-mêmes arracher à la Convention la subsistance refusée au peuple. Ils auront alors pour eux et leurs enfants « du pain de députés ».

Ces cris des entrailles, ces invectives provoquées par la faim, telle est la véritable conspiration qui se tramait à chaque foyer populaire. La nécessité criait par la bouche des femmes. Elles furent les héroïnes de ces entreprises de désespoir, auxquelles la politique manqua presque entièrement; elles donnèrentà ces journées leur tempérament; elles finirent par communiquer leur furie aux hommes, qui .sentirent à la fois et la faim et la honte. Voilà pourquoi le peuple parut plus effrayant qu'à aucune autre époque de la Révolution. Il fit peur à ses amis.

Le 1^' prairial s'annonce comme le 12 germinal ; les mêmes cris perçants s'élèvent comme d'une ville qu'on égorge.

L'Assemblée reste muette, aux prises non plus seulement avec des passions, mais avec des nécessités physiques. Que répondre à tout un peuple qui crie : « J'ai faim! »

Quand les femmes, du haut des tribunes, eurent menacé l^endantla première partie de la journée, les hommes arrivèrent, armés ce jour-là de piques, de fusils, de sabres. Longtemps ils frappent à la porte des séances, mêlant leurs cris à ceux qui partaient de l'intérieur. Vers trois heures et demie les portes sont enfoncées; ils se précipitent dans la salle au pas de charge, au bruit des tambours; et, dans cette première fureur, ils ne font aucune différence entre les diverses factions de l'Assemblée. Aucun nom n'est prononcé, aucune acclamation ne retentit. Partout ils voient des ennemis, tant ils sont las d'espérer.

Aussi leur premier cri est qu'il faut tout arrêter, sans distinction de Montagne ou de Plaine, et former eux-mêmes une autre Convention. Il ne restait plus personne dans l'Assemblée dont le nom exerçât la moindre autorité sur les masses; elles n'accordèrent pas un regret à leurs anciens favoris dont la place était vide.

Les insurgés tournoyaient sur eux-mêmes sans savoir à quel plan s'arrêter; victorieux, ils étaient impuissants; cela augmentait leur fureur.

Les défenseurs de la Convention entrent par la porte opposée; baïonnette baissée, ils engagent le combat. On vit alors une assemblée assister immobile du haut des bancs aune lutte sanglante, au milieu des coups de fusil entre ceux qui la couvraient de leur corps et ceux qui venaient l'assaillir comme une proie.

Les deux partis opposés de l'Assemblée se réjouissaient ou s'affligeaient selon que les chances de la victoire passaient des uns attx autres. Les insurgés restent maîtres sans songer encore à se chercher des alliés parmi les députés. D'un seul élan, ils courent à la tribune ; et pour terrifier l'Assemblée dans son chef, ils couchent en joue le président Boissy-d'Anglas. Pourtant ils n'osent le frapper, retenus par son impassible courage que l'histoire r élèvera jamais assez haut. Peut-être aussi hositèrentils à décapiter la Convention, par une de ces craintes soudaines qui se réveillent au moment où tous les troins sont brisés.

252 LA EÉVOLUTION

Mais la fureur tomba sur un membre inconnu, Féraud. On a dit qu'il fut victime de la ressemblance de son nom avec celui de Fréron *, que le peuple haïssait doublement à cause de son apostasie et parce qu'il était le chef de la jeunesse dorée. Alors surgit la tête coupée de Féraud portée de main en main au haut d'une pique et promenée dans l'Assemblée ; elle est présentée au président qui s'incline et salue.

Ce moment fut le plus atroce de la Révolution ; la foule se mit à rire et à applaudir en même temps.

Le goût du sang s'étant éveillé, il était presque impossible que le massacre ne suivît pas, si cette frénésie ne trouvait un objet pour se concentrer, si un spectacle imprévu ne venait occuper les yeux et l'esprit du peuple. Dans ce chaos, au milieu du bruit des piques, des motions de toutes sortes qui se heurtaient confusément, un inconnu eut l'idée de se servir de la Convention comme d'un instrument de vote. Cette pensée, acceptée aussitôt par les insurgés, détourne les esprits des projets sanguinaires s'il y en avait. Elle fait luire une courte espérance qui suspend la fureur.

Au moment où le peuple viole toutes les lois, il donne ainsi un singulier exemple de superstition pour la loi. Au lieu de profiter de la surprise pour s'assurer la victoire, il imagine de faire délibérer sous ses piques les députés qu'il a retenus dans la salle ; en voyant ses volontés mises aux voix et approuvées dans un simulacre de vote, elles lui semblent déjà à demi réalisées. La premi'ére réflexion aurait montré combien on s'abusait en donnant ainsi aux Comités de gouvernement le temps de se reconnaitre, de se rallier et de faire appel aux sections restées fidèles. Mais cette réflexion ne se présenta au contraire que la dernière, lorsqu'il n'y avait plus matière à délibérer.

La faiblesse des démocrates, c'est qu'ils n'osent désobéir au peuple, même pour le sauver. Ils réputeraient lâcheté de ne pas se mettre à sa tête, dès qu'il lui plaît de périr.

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