Mémoires inédits de Baudot
lA. RÉACTION 253
Le peuple refoule devant lui les députés vers le bureau, et les tient emprisonnés pour les empêcher de sortir; marquant ainsi .qu'il n'attend plus rien de la complaisance de ses favoris, mais tout de la force et de la nécessité.
Alors commence la délibération qui devait coûter si cher à ceux qui y prirent part. Vernier la préside, un des ex- Girondins nouvellement rentrés dans l'Assemblée ; par sa présence, par ses paroles, il autorisait tout ce qui'allait se décider. Entraînés, obsédés, quelques membres de la gauche firent eux-mêmes des propositions ; les uns crurent que, la victoire étant acquise au peuple, il fallait en profiter, quand déjà ce n'était qu'une ombre; les autres furent aveuglés par la pitié pour de si grandes misères ; tous cédèrent au désir de garder ou d'acquérir une popularité qui semblait inestimable quand on la payait de la vie.
D'ailleurs, plutôt prisonniers que complices, n'étaientils pas autorisés par l'assentiment apparent de leurs propres adversaires, qui trouvaient leur salut dans cette diversion donnée aux passions de la foule? L'entraînement de l'exemple, l'irréflexion, le désir de tout ressaisir en un moment, firent le reste.
On s'essaya par des votes où la commisération semblait avoir seule part : la mise en liberté des patriotes, le pain assuré pour le lendemain, puis le réarmement de ceux qui avaient été désarmés.
Dans tout cela nul désir de représailles et de vengeance.
On s'excitait par le succès. Bourbotte réclame l'arrestation ^es folliculaires. Une voix répond par la demande de « l'abolition de la peine de mort ». La foule s'y oppose, se croyant maîtresse pour toujours, parce qu'elle a obtenu une heure de victoire. On reprenait ainsi tout ce qu'on avait perdu depuis thermidor ; pourtant nul n'osait redemander la Terreur.
Au milieu de cette ivresse, un député retrouve son sangfroid. Duquesnoy, réveillé de ce songe, s'écrie que tous les votes sont illusoires, si l'on n'a pas la force pour les
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exécuter; sans doute les Comités vont reparaître pour dissiper le peuple, s'il ne prend les devants. En effet, le bruit des armes se faisait entendre dans les salles voisines ; les défenseurs de la Convention entrent comme la délibération s'achevait; ils surprennent la multitude déjà endormie dans son faux triomphe.
Ce fut à son tour de céder. Comme elle s'était crue un moment au comble de ses vœux, elle retomba avec violence dans le découragement et le désespoir; elle s'enfuit par toutes les issues pour ne plus reparaître pendant trentecinq ans sur la place publique.
Mais elle laisse en otage ceux qui s'étaient fiés à sa fidélité, à sa force ou à son bon droit. Daquesnoy, Soubrany, Bourbotte^ Goujon, Romme sont presque en même temps saisis et décrétés d'arrestation.
Romme était parvenu à se dérober; Bourbon deTOise le désigne du doigt à ceux qui le cherchent. Tallien, dont les paroles étaient alors des ordres, répète les mêmes mots qu'il a déjà tant de fois prononcés contre les vaincus de tous les régimes : « Il ne faut pas que le soleil se lève, et que les scélérats existent encore. »»
Dans toute cette journée du 1*"' prairial, la foule ne montra que mépris pour les députés. Un homme criait sans cesse: « Allez -vous-en tous! Nous allons former la Convention nous-mêmes ! « — Un autre : «« L'arrestation des députés I l'arrestation de tous! » Le président voulut intervenir. — La foule : « Du pain, coquin ! Qu as-tu fait de notre argent? »
Voilà ce qu'était devenu l'ancien respect! Où était le temps otiun simple ruban tricolore contenait la multitude et Tempêchait de franchir cette barrière? Je pense que les hommes, s'étant vus pendant dix-sept mois soumis au joug de la peur, avaient perdu dans cette épreuve toute estime les uns pour les autres. Nivelés par une même crainte, ils sortaient de là méprisant ce qu'ils ne redoutaient pas.
Il est si vrai que la Terreur a changé le tempérament du peuple, qu'il semble que l'on ait affaire à une autre nation On ne trouve plus de traces de l'espèce de disci-
pline qui avait marqué les journées du 20 juin, du 10 août. Ceux qui avaient su imposer au peuple une ombre d'obéissance jusque dans Tinsurrection, ne sont plus à sa tête; les sentiments mêmes de cette masse ne sont plus homogènes. On entendit le cri : « Donnez-nous un roi et un morceau de pain ! » Quand la Terreur eut ramené Tàme humaine à ce qu'il y a de plus personnel, la crainte de la mort, quand ceux qui avaient, au milieu de cette Terreur, porté le plus haut l'idée de la félicité promise à tous, eurent disparu au 9 thermidor, et que le mirage de la Révolution commença à s'évanouir, chacun, tombé de ses espérances gigantesques, se trouva seul avec lui-même. Le peuple perd son unité ; il n'a plus de lien que la famine ; mais c'est une loi cruelle de notre nature que l'appétit de la proie est sans puissance. Toute Révolution, consommée au seul nom de la famine, manque de force, parce qu'elle manque de tête.
Ainsi, les journées de germinal et de prairial sont les journées du désespoir; il a tout envahi. Le peuple ne croit plus au peuple, d'où ce mélange de férocité et de stupeur; point de plan, point de chef, ni même de but; point d'avenir, un peuple femelle; une cohue misérable, sans tête, sans guide, anonyme, furieuse et impuissante. Après tant de journées, celle de prairial fut, dans la Révolution, la lie au fond de la coupe. Les Terroristes eux-mêmes eurent peur de ce peuple qu'ils ne reconnaissaient plus, livide, affamé depuis que l'espérance était perdue. Suprême effort! On veut jouer le tout sur un acte furieux; et qu'a-t-on à perdre? Rien. Et à gagner? Tout ce que le hasard possède. Il n'y a donc pas à hésiter; il faut se jeter dans le gouffre, puisque le gouffre est l'inconnu, et que tout ce que l'on connaît est misère, douleur, angoisse, torture.
La démence naît ainsi de l'impossibilité d'attendre davantage. On sait que la Révolution n'aboutira pas par le chemin choisi jusque-là. On renonce à la patience, à la raison, et l'on embrasse la fureur, seule conseillère qui n'ait pas encore trompé. Mais, comme au fond de ce désespoir et dans ce trouble d'idées, la grande énergie a dis-
paru, on se montre odieux et l'on ne sait plus so faire craindre.
Une puissance nouvelle, qui était rentrée sous terre, apparaît subitement, la jeunesse dorée. Elle envahit les tribunes de la Convention, et chasse à coups de fouet de poste ce reste de peuple qui, hier encore, faisait trembler le monde, spectre en haillons du peuple évanoui de n92.
Depuis ce jour se fait la grande scission entre les classes nées de la Révolution. Le peuple retourne à son obscur labeur; les classes nouvellement enrichies, ou qui l'étaient déjà, s'éloignent chaque jour de lui. Il sort de la vie publique et disparaît. Elles la continuèrent seules ; mais elles la sentaient échapper et ne devaient plus faire que de médiocres efforts pour la retenir.