‹ La Révolution; rev. et augmentée de la Critique de la Révolution (volume 2)Chapitre 71 sur 107 · Mémoires inédits de Baudot · texte numérisé non relu

Mémoires inédits de Baudot

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Enfin le 26 octobre 1795, l'immortelle Assemblée consentit à finir. « Quelle heure est-il? demanda un député. — L'heure de la justice, » répond une ^oix inconnue. Et sur cela se disperse la Convention. Cette âme terrible s'évanouit en un instant, sans se transmettre à personne; elle meurt sans renaître. Les membres en qui elle a vécu, ne savent plus qu'en penser; ils ont pour la Convention tout à la fois de l'admiration, de la colère, de l'amour, de la haine; ils la bénissent et la maudissent, suivant que le Protée a changé de tête. Dans le fond, ils en sont fiers. Ils se glorifient de ses périls, de ses audaces, de ses fureurs plus qu'humaines; quelquefois ils s'étonnent d'avoir fait partie du monstre.

Bientôt aussi les petites passions firent oublier les grandes. J'ai vu des Conventionnels passer le reste de leur vie dans l'intimité avec d'autres personnes et ne communiquer avec elles que sur le terrain commun de la frivolité. Jugeant les autres plus légers que le vent, ils eussent craint de commettre leurs souvenirs en les confiant. Ils eussent pu dire avec Bossuet qu'ils avaient voulu murer la caverne des cinq rois, *i pour mémorial éternel de la postérité ». Mais leurs œuvres sans doute leur semblèrent parler assez haut; ils mirent un doigt sur leur bouche; et l'âme pleine d'échos tragiques, ils se turent pour toujours.

La justice! nous l'attendons encore. Dans les histoires terroristes, la pitié est violée. Dans les histoires écrites au nom de la Réaction, c'est la vérité qui manque : autant d'insurrections populaires, autant de monstruosités; mais l'insurrection de vendémiaire, par exemple, est la justice même. Le crime est de s'y opposer. Ceux qui défendent la Convention et les lois, voilà les indignes. Tout devient légitime pour attaquer, ruses, violence, embûches. Si la Révolution entreprend de se défendre, malédiction ! ^ c'est l'enfer. ,

Suivez le raisonnement des historiens contre -révolutionnaires : l'intérêt de la République, disent-ils, commandait de donner la direction aux Modérés. Mais les Modérés étaient les ennemis irréconciliables de l'esprit républicain; ainsi la République eut tort de ne pas se

livrer aveuglément à ses plus grands ennemis. Appliquez une logique et un langage de ce genre à des questions désintéressées, ne sera-ce pas le comble de la déraison?

Soutenir que, pour établir une république, il faut des gens qui n'en veulent pas, l'absurdité ne peut guère aller plus loin.

On dit encore : Ce n'est pas le royalisme qui se montrait, car ce n'était pas en son nom que se faisait la Réaction. Mais l'exécration excitée contre tous les hommes qui avaient fait la République, n'était-ce pas le commencement de la destruction de la République? N'y a-t-il donc aucun moyen d'écrire cette histoire sans accepter, l'un après l'autre, tous les sophismes, tous les mots d'ordre, royalistes ou terroristes, de l'esprit de parti d'il y a soixante-sept ans? Ne pouvons-nous nous affranchir au moins des thèmes convenus, des masques de haines et des iniquités passées? Quand donc viendra la vérité? Déjà pour la République, c'était une forfaiture de se défendre. Pour soumettre la Réaction, il fallait se laisser battre par elle; et l'on faisait à la Convention expirante les mêmes reproches de faiblesse et d'incapacité dont on va accueillir le Directoire à sa naissance.

Concluons que la Réaction de 1795 à 1800 peut étro présentée comme la règle à suivre dans tous les cas semblables, où l'important, pour parvenir à un résultat, est de paraître s'en éloigner. Aucune réaction ne s'est trouvée dans des temps plus difficiles, puisque la Révolution avait encore des forces vives à lui opposer. Tout se fit par une puissance cachée «lui se reniait elle-même. Jamais le nom de la chose à laquelle on allait aboutir n'était prononcé. A mesure que le parti terroriste présentait moins de dangers, on s'acharna contre lui. A mesure que le parti de la servitude fut plus à redouter, il fat plus respecté. La Réaction sut se contenir (ce que n'avaient jamais su les révolutionnaires), d'autant plus irrésistible qu'elle n'avait pas une solution unique, mais qu'elle acceptait d'avance toutes celles qui la délivraient du droit nouveau. Par tout cela, il est permis de dire que la Réaction de 1*795 peut servir de modèle aux réactionnaires de tous les temps, bien plus

que la Révolution aux révolutionnaires. A la fin, la liberté passa pour le joug le plus insupportable; elle se trouva minée quatre ans avant qu'il se rencontrât un maître i .

1, Ici trouve naturellement sa place le testament politique d'un conventionnel de la Montagne :

« Lecteur, voici sur la Convention nationalemon testament de bonne foi.

« On m'a dit et l'on me dira sans doute que je n'en fais pas toujours l'éloge. Non certes, je ne suis pas payé pour cela.

« j'ai été de l'avis de la Convention lorsqu'elle a renversé le système des Girondins qui la détruisait et lorsqu'elle a créé la République. J'ai été de l'avis de la Convention au 9 thermidor, pour renverser Robespierre qui aspirait à la dictature et dont les moyens d'ailleurs étaient odieux, insupportables, lors même que ses intentions républicaines eussent été pures. Mais huit jours après, lorsqu'il devint visible que cette journée était un prétexte pour produire une horrible réaction, je me séparai des réacteurs; et je n'étais certes pas avec la Convention lorsqu'elle a souffert que les hommes de Lyo;n, désignés sous le nom de Matnévons fussent impitoyablement jetés dans le Rhône et dans la Saône, sans autre forme de procès.

« Je n'ai pas été de l'avis de la Convention lorsque les réacteurs» fôchés de voir les événements de vendémiaire soustraire leurs collègues aux cris de la vengeance, proposèrent et adoptèrent une proscription morale, faute de mieux.

« De glorieux dangers ne manquaient point aux membres de la Convention. Les séances du forum en offraient autant que les champs de bataille. Nous n'avions rien à envier aux braves des frontières; nous payions de plus d'une manière notre dette à la patrie.

« La Convention nationale n'a besoin d'autre justification que le temps. Plus nous avançons, plus le temps prend soin de notre gloire. Que pouirions-nous dire que le retour du même ton, des mêmes usages, des mêmes mœurs et des mêmes abus ne dise plus hautement que nous?

« La part de la Convention faite en blâme et aussi large qu'on voudra, il reste assez de place pour l'admiration. On sent qu'on serait fier d'avoir siégé dans cette assemblée qui bravait les poignards de l'aristocratie et de l'Europe conjui'ée. Les ambassadeurs se vantaient à leurs souverains d'avoir assisté aux séances : « Et nous aussi, disaient-ils, nous y étions ! »

« La grande question est de savoir si la Convention nationale pouvait être moins terrible sans risquer la victoire. Je suis tenté de croire que la haine qui nous a poursuivis n'est que le fruit de nos succès d'sUors.

« La République, comme nous l'entendions, reposait sur le travail. Le peuple illettré accomplissait ce devoir avec ses bras, les gens de savoir avec leur intelligence; il n'était point question de palingénésie et de système abstrait. Notre donnée était positive. Nous prenions la société dans son existence actuelle.

c J'ai voulu la république de Périclès et non celle de Lycurgue. Comme toute la religion n'est pas dans la règle des moines de la Trappe, toute la république n'est pas dans les lois de Sparte.

» Nous voulions appliquer à la politique l'égalité que l'Évangile accorde aux chrétiens. Nous ne voulions pas pour cela l'égalité des biens, ni la loi agraire. Le grand mal du temps c'est que nous n'avons pas été compris. Nous avons été martyrs de nos croyances comme les apôtres le furent de la leur. Plus tard ils ont été sanctifiés. Nous n'arriverons pas jusque-là sans doute. Mais on nous rendra justice et nous ne voulons que cela.

« Les uns fixent la décadence et la perte de la République au 9 thermidor ; d'autres pensent qu'elle n'a réellement périclité qu'à la mort de Romme et de Soubrany. Je suis de ce nombre ; jusque-là il restait encore des hommes de vertu et de caractère.

« Il nous parlent de regrets; qu'ils s'examinent et qu'ils nous disent si nous devons avoir des regrets! » — Mémoires inédite de Baudot.

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