‹ La Révolution; rev. et augmentée de la Critique de la Révolution (volume 2)Chapitre 88 sur 107 · TU · texte numérisé non relu

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entouré de solliciteurs, d'émigrés, de ci-devant, qui alors sortaient de terre. Le préfet eut d'abord l'air de ne pas reconnaître le modeste Jacobin. « Souvenez-vous donc, mon cher collègue, disait celui-ci; nous faisions tous deux partie de la fameuse commission des Yingt-Quatre , qui provoqua tant de mises en arrestation ; c'est même vous qui insistiez le plus. — Ah ! oui! interrompit le préfet; je vous reconnais parfaitement ; mais oublions tout cela. Venez me voir quand je serai seul. « Et il le congédia pour toujours.

« Oublions tout cela ! » C'était, en effet, la pensée et le mot d'ordre de 1802. Oublions les hommes, les choses, les espérances, les serments et tout ce qui a ébranlé la terre. Congédions le passé, et qu'il ne reparaisse plus, même en songe. L'extraordinaire est qu'un tel ordre fût obéi, et sans difficulté.

Le premier effet de la servitude fut de séparer non-seulement les individus, mais les générations. Celles qui avaient vu la liberté étaient si différentes de celles qui ne l'avaient pas connue, qu'elles n'eurent bientôt plus entre elles rien de commun. Elles vivaient à côté l'une de l'autre sans se connaître, indifférentes l'une à l'autre, n'ayant rien à se dire ; la première cause qui les divisait, est la dernière qu'elles eussent consenti à avouer.

La pente de la démocratie, en France, est de se détacher de tous ceux qui souffrent pour elle ; car elle les accuse de n'avoir pas réussi et leur compte les défaites presque à l'égal d'une trahison. En oubliant ses martyrs, elle se délie de son principe. Que reste-t-il d'elle alors? non plus un parti, mais un élément, tempête, vent, caprice, dont tout le monde s'empare au gré de l'ambition ou des hasards de chacun. C'est ce que l'on vit sous le Consulat; la démocratie avait oublié ses morts en peu d'années. Il resta d'elle un nom, un vêtement, un masque, une force vagvïe , pour couvrir les projets qui lui étaient le plus opposés, noblesse nouvelle, centralisation, pouvoir absolu. De la démocratie politique rien ne survivait plus que la capote grise.

Beaucoup d'esprits avaient été emportés par le peuple.

comme par un océan, au-delà de leur nature ordinaire; puis le peuple se retira, en oubliant sa cause; et les esprits qui s'abandonnèrent à lui demeurèrent échoués, naufragés, sans pensée, et, qui pis est, sans souvenir.

Cbez les Romains, toutes les institutions bienfaisantes étaient attribuées par les prolétaires au roi Servius. Il en arriva de même de Napoléon; il devint le roi Servius de la Révolution française.

Comme, dans les colonnes antiqueg, les bas-reliefs qui montent dans la nue aboutissent à une seule figure que les autres semblent porter au ciel; de même, dans l'esprit des peuples, les diverses journées de la Révolution française ne semblèrent qu'un grand piédestal à Napoléon Bonaparte. Alors on fit cette découverte, que la Révolution n'avait pu créer un peuple de citoyens, mais seulement un peuple de soldats.

Après cela, croirait-on que le dernier républicain, en France, fût l'homme qui avait ouvert les états généraux de 1*789, Necker *? Quand les parvenus de la Révolution n'aspiraient plus qu'à devenir chambellans, c'est le ministre de Louis XVI qui trace le plan d'une république démocratique. Il montre aux Français que le moment de la monarchie tempérée est passé pour eux; qu'après tant do stériles efî'orts il ne leur reste que deux issues, ou la république, ou le despotisme; et il les adjure de préférer la république. Cet ouvrage, le plus élevé de Necker, se perdit en 1802 dans l'acclamation universelle qui saluait le pouvoir absolu. Il n'y avait plus de républicains pour le lire. A des hommes qui avaient déjà tant oublié, il parut un anachronisme inexplicable. Le ministre de Louis XVI rappelait aux Français leurs innombrables serments à la liberté; ce souvenir importun sembla une accusation. Les plus modérés répondirent par l'injure, puis l'indifi'érence mit fin aux outrages. Napoléon seul se souvint; il punit le père dans la fille.

Par piété filiale , Madame de Staël, en parlant de cet ouvrage , en 181'7 , en atténue le caractère. Elle n'ose

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