‹ La Révolution; rev. et augmentée de la Critique de la Révolution (volume 2)Chapitre 87 sur 107 · anthologie grecque · texte numérisé non relu

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des dernières assemblées de la Révolution, il fallait les convaincre en plein jour; faute grave, presque incroyable chez un tel homme, et qui atteste un reste d'inexpérience dans l'art de soumettre un peuple. Toutes ses victoires furent près d'échouer devant la révolte de conscience des Cinq-Cents. Nul ne savait combien il* est facile d'étouffer la liberté publique, à certaines heures. Celui qui voulait usurper ne le savait pas mieux que les autres; par les obstacles qu'il suppose, il s'en crée de réels qui pensèrent le détruire dès le premier pas.

A ce point de vue, il est permis 'de dire que le 18 brumaire a été mal conçu dans ses détails, puisqu'il n'est rien de pis au monde que de venir proposer, discuter son usurpation dans une assemblée ou douteuse ou ennemie. En voulant se couvrir d'une apparence de droit, Bonaparte a été en danger de ruiner son entreprise dès le début; il fat obligé alors de recourir à la force brute, déchaînée, et de fouler le droit aux pieds, sous les yeux du monde entier. C'est donc par là que, mieux inspiré, il aurait dû commencer, puisque n'ayant rien à perdre du côté de la justice, il avait tout à gagner pour le succès. Quand il s'agit de se défaire des conseils d'une nation, un général, même chargé de victoires, n'a que faire à la tribune, surtout s'il veut convaincre. Une situation si fausse perdrait le plus grand des hommes; car jamais assemblée ne se laissera persuader à la tribune de tomber aux pieds d'un seul. Ce qu'il faut alors, pour faire taire les orateurs, ce sont des tambours, non des harangues.

Remarquez encore que le dernier jour de la Révolution devrait porter la date du 19 et non pas du 18 brumaire, comme cela a passé en usage. Chaque événement ne portet-il pas le nom du jour où le grand coup a été porté? Pourquoi donc ici cette exception unique'^ L'événement, était-ce les discours de Cornet, de Cornudet, ou tout au plus le décret de translation à Saint-Cloud? Est-ce là vraiment tout ce que rappelle l'époque dont je parle? Non évidemment. Mais il lallait attacher les yeux de l'histoire sur les préliminaires, et les éloigner du lendemain. Car alors, les deux assemblées investies, le général se substi-

tuant à tout, Texpulsion des députés, le renversement de la Constitution, la journée de l'épée, tout cela n'était plus qu'un détail secondaire dont la responsabilité revenait tout entière aux menées dn Conseil. Il entrait dans le système de faire croire qu'il n'y avait eu aucune violence, que la force n'avait été que la conséquence des décrets réguliers des assemblées qui, seules, devaient rester chargées de cette date. Voilà l'intention secrète. de la surprise faite à l'histoire. Na>poléon lui a commandé d'antidater l'événement; elle a obéi.

Aujourd'hui, la réflexion que je fais vient trop tard; nous continuerons de frauder l'événement' sans nous en apercevoir. On comptait sur la complaisance des contemporains en n99; celle de la postérité s'y est jointe. Si l'on eût appliqué un art et une chronologie de ce genre à d'autres époques, il n'y aurait pas une journée de violence dans la Révolution. On n'aurait eu qu'à prendre pour date la veille de chaque événement, au lieu du jour même.

J'ai osé montrer les vices d'exécution du 18 brumaire.journée sacrée dans la plupart de nos histoires; j'en montrerai, d'autre part, la supériorité sur les coups d'État du Directoire. Ceux-ci, ai-je dit, laissaient tout en suspens. Au contraire, le 18 brumaire en finit d'un seul coup avec la vie publique. Après le premier moment d'inexpérience, quelle marche suivie dans tout le reste, hardie, entreprenante vers le pouvoir absolu! Vous diriez que le génie de la vieille France .pousse le général Bonaparte à refaire l'ancien arbitraire. Ce ne sont plus seulement les individus, ou même les partis qui sont extirpés, ce sont les lois politiques. Du premier coup elles disparaissent. Le jeune général s'assure ainsi, en un jour, quinze années de tranquillité; et pendant ce long intervalle, pas une concession aux hommes de liberté, pas un instant de trêve. ÎNui interstice ouvert par où pelisse rentrer l'ancien, démon des âmes libres.

Si donc la première exécution du 18 brumaire prête à la critique, convenons que dès le lendemain les conséquences qu'il portait en lui-même furent tirées avec une rapidité, une suite, une science du pouvoir et un caractère qui ne

se démentirent qu'en 1815. En quelques jours, la nation, privée de son droit politique , est de nouveau dépaysée. Dans ce désert, elle suit, les yeux fermés, son guide Les écrivains prennent aussitôt leurs plumes pour célébrer cette œuvre magnifique. La postérité bat des mains; et les hommes de répéter, de siècle en siècle : Gloire ! gloire ! gloire I

La merveille fut la complicité de tous à s'aveugler. Dans le fait, tout le monde était également neuf pour la servitude. Ceux mêmes qui y couraient le plus vite, croyaient embrasser une forme nouvelle de liberté. Il y avait par delà ce moment de violence comme une terre inconnue, où chacun plaçait ses espérances les meilleures. Singulier penchant parmi nous, à croire que la violence n'amène pas la violence, mais la paix, l'ordre, la dignité, l'indépendance même. Il ne se passait plus un jour où l'on ne se rapprochât du pouvoir absolu, et l'on avait l'air de n'en rien savoir. Nul ne le craignait, tant on était accoutumé à craindre autre chose. Les républicains constitutionnels étaient pris d'un froid délire : — « Asseyez-vous, crtoyen- Daunou, disait le général Bonaparte, écrivez. » Et Dannou, le républicain de la Gironde , s'asseyait et écrivait sous la dictée la Constitution de l'an VIII, qui anéantissait ses idées et ses espérances.

Carnot fit plus; il accepta le ministère de la guerre. C'était son nom que l'on voulait, et non pas sa personne. Le ministère fut purement apparent, et Carnot se laissa prendre au piège. C'est pitié de voir le Romain de 1793 échouer en 1800 aux pieds du premier consul. Valait-il donc la peine de s'être opposé au 18 fructidor pour devenir le ministre du 18 brumaire? Il fallait bien que la chute ou l'aveuglement fût universel, pour qu'un tel homme ne pût rester debout. Comment ne vit- il pas la chose la plus claire du monde, que Bonaparte avait besoin de couvrir d'un nom républicain l'anéantissement de la République?

Napoléon s'était donné deux collègues, Cambacérès et Lebrun, qui n'avaient d'autre emploi que de masquer la toute-puissance d'un seul; leur médiocrité suffisait à rassurer. On lui savait gré de se voiler de ces ombres, et de

paraître croire qu'il ne pourrait faire traverser en un moment aux Français les extrêmes de la servitude.

Quand les hommes, après un effort héroïque, se fatiguent du travail des âmes libres, et qu'ils sont tout à coup déchargés du soin d'eux-mêmes et de leur conscience, ils éprouvent un soulagement singulier. On avait plusieurs fois connu cet état de l'âme dans l'antiquité. Après des^ siècles de tempêtes civiles, les Romains avaient ressenti une paix profonde, une sorte de volupté béate, lorsqu'ils se dépouillèrent de leur conscience entre les mains d'un maître. C'est ce que le Bas-Empire a appelé « bienheureuse tranquillité, félicité des temps, hedta tranqîiîlUtas , félicitas temporum. » Car il ne s'est pas lassé de graver ces mots sur les médailles et ses monuments de tous genres. Les Français ont éprouvé quelque chose de semblable après le coup d'État de brumaire qui les affranchit du soin de veiller plus longtemps à leurs propres destinées.

Ce temps, on n'en peut guère douter, est, sauf la dignité perdue, un des plus heureux dont les hommes aient gardé la mémoire. Ils goûtaient, sous le nom d'ordre, les prémices de la servitude, sans renoncer pleinement, ouvertement aux illusions de la liberté. Des noms nouveaux cachaient le retour à de vieilles institutions. Las de se roidir, les esprits se détendaient et se reposaient peu à peu dans l'ancienne soumission, en conservant quelques-uns des dehors des franchises d'hier; cela suffisait pour sauver au moins l'orgueil. Un grand inconnu les enveloppait; ils s'en autorisaient pour penser que ce qui avait commencé par la violence s'achèverait par la modération, peut-être même par la république. La Révolution n'ayant fondé dans les âmes aucun principe, on se berçait de contradictions ; le vide naissait de toutes parts et n'inquiétait personne.

Les armées acclamèrent d'une seule voix le 18 brumaire, montrant par là ce que la Révolution était devenue pour elles. Voilà donc ce qui restait de tant d'innombrables serments prêtés sur les baïonnettes! Mais la désertion des armées à la liberté fut moins choquante que dans le reste de la nation ; car elles parurent obéir à un commandement

et suivre encore la gloire. D'ailleurs, était-il raisonnable de chercher les principes dans les camps? Pourquoi demander aux soldats l'esprit civil qui ne se trouvait plus dans les citoyens? Les fausses vues disparurent; la force se rallia à la force, le soldat à son général. N'est-ce pas l'ordre suprême ?

Quel plaisir pour un maître de sentir, sous ses pieds, l'âme orgueilleuse d'un peuple qui, tout à l'heure, défiait la terre et les cieux? Qu'un général enivré de ses victoires s'impose à la nation qui l'adore, cela est dans l'ordre des choses. Que les armées qui avaient juré de vivre libres ou de mourir portent le maître sur le pavois, cela aussi se voit dans toutes les histoires. Mais que la nation ne sente pas le joug qui s'appesantit sur sa tête; que loin d'en souffrir, elle l'accepte comme un bienfait et une délivrance ; que les hommes de liberté, les Daunou, les Cabanis, les Grégoire, les Carnot, les Lafayette même, soient les premiers à glorifier l'acte de leur anéantissement; qu'ils concourent à ce suicide; qu'aucun pressentiment ne les éclaire; que l'évidence ne leur parle f as; que le tranchant de l'épée ne les avertisse pas, voilà le fait nouveau qui ne s'était pas encore rencontré à ce degré dans le monde.

Quand la panique, morale envahit un peuple, on est étonné de voir comment l'intelligence des bons est tout à coup liée et garrottée par des mains invisibles. Combien elle devient chétive et caduque aux prises avec les habiles de ce monde ! Elle se réduit pour ainsi dire à rien dans tout ce qui ne touche pas immédiatement à la nourriture du corps. Et la divinité misérable qui se joue ainsi de l'esprit des hommes à de certains moments, a beau être païenne, elle vit encore; elle s'appelle fatalité.

Ou plutôt, je ne puis guère douter que ce qui annula, à ce point, en 1*799, les générations contemporaines devant Napoléon, ce fut l'inconsistance de leurs idées. Lui seul est d'accord avec lui-même. Il part du 18 brumaire et il agit. Pendant que les autres se dépensent en conceptions contradictoires, son histoire est d'un seul bloc; le commencement répond à la fin. Il a voulu les causes, il voudra les effets.

Ici le iKBud de la Révolution se délie par l'épée. Vous Toyez en même temps, dans le dernier acte, éclater et périr à la fois toutes les idées fausses qui s'étaient accumulées dans l'esprit français.. Épreuve salutaire, si on savait la comprendre. Quelle chimère que celle des révolutionnaires, tels que Cabanis et Grégoire, qui félicitent les conjurés de brumaire d'^avoir. jeté la soldatesque dans la tribune pour la sauver! Où. est-il cet homme, tel qu'ils se. le figurent, qui étouffe la parole publique pour l'affranchir? Où s'est-il jamais rencontré dans le monde? Les innombrables dupes du 18 brumaire, c'est-à-dire presque tous les Français de 1*799, en appelaient à un être impossible. Napoléon leur montra un homme réel. Outre son génie, il eut tout d'abord sur ses contemporains l'avantage de la. logique. Aussi, dès le premier pas, il mit le pied sur eux. Un monde fut écrasé, il n'en sortit pas même un gémissement.

Observez Sieyès à cet instant. Que trouvez-vous en lui de l'homme de 89? La peur, la peur sordide occupe seule cette intelligence en ruine. Partout où est un républicain, Sieyès croit revoir la Terreur. Son âmé est pleine des fantômes de 93 *, qui se réveillent après coup plus effrayants dans le rêve que dans la réalité; il les propage autour de lui. Il en a affolé le Directoire; maintenant, il en assiège les consuls. Trop longtemps il a vu l'échafaud en perspective : sa pensée ne conçoit plus autre chose. A peine si,.

1. a Ceux qui veulent épouvanter par le mot de République citent toujours l'époque de 1793, comme si la République, en tant que gouvernement, existait en 1793! La Convention elle-même n'entendait point être dans les conditions d'une république; elle reiusa de inxitti-e la constitution en vigueur; elle se plaça dans un régime provisoire qui fut terrible, parce que les provocations intérieures et extérieures du temps poi'taient le même caractère. Les émigrés ne parlaient que-de pendre et de taer. Louis XVITl , assez fin politique d'ailleurs, faisait des proclamations où, à travers quelques expressions mitigées pour le peuple, la" mort était toujours en première ligne pour les membres de la CoH-veution. »

« J'étais en 1795 à Vérone, oii il résidait; il lança de cette ville une proclamation, où il ne parlait que de la punition des conventionnels. Est -il surprenant que ceux-ci, armés du pouvoir, aient usé de représailles? L'orgueil royal parlait avec fureur et mépris; la puissance du peuple répondait. » Mémoires inédits de Baudot.

contre le revenant de Robespierre, il se rassure snus l'épée de Bonaparte.

Il avait voulu être le théoricien de la liberté; parle fait, il devient le théoricien de la servitude. Sa constitution libérale se change sous ses yeux, dans ses mains, en préparation au pouvoir absolu; et il en est le principal instrument dans le sénat. Le premier consul lui donne îa terre de Crosne, récompense nationale pour la flexibilité de son génie qui, sans paraître s'en apercevoir, transformait une république en monarchie absolue; cela aussi sembla la chose la plus naturelle du monde. Déjà l'opinion n'était plus capable de mépriser, et il devenait difficile à un homme de se déshonorer. Ge que fait Sieyès, des milliers d'hommes le font comme lui. Les spectres de 93 sortent en foule de leurs tombeaux. A cette nouvelle, une grande nation effarée, muette, se réfugie contre eux à la discrétion de l'épée.

Une fois que vous avez accordé à Napoléon le 18 brumaire, il n'est guère raisonnable, en effet, de lui marchander le pouvoir absolu. De quelle argile vouliez-vous qu'il fût fait? Maître de tout, ne pas être tenté d'en abuser : quelle chimère! Les contemporains jugèrent plus sagement de la prise invincible qu'ils lui avaient donnée contre eux; ils comprirent qu'ils n'avaient plus rien à lui disputer; ils se cédèrent eux-mêmes.

L'impression que fit le 18 brumaire dans le camp de la contre-révolution est énergiquement retracée par son écrivain, Mallet-Dupan : « En disposant militairement de ce sénat fondamental et indissoluble, on voue à la risée tous les dogmes de 1789. » Paroles vraies en un sens.- Qu'étaitce, en effet, que l'adhésion de la France aux journées de brumaire? L'aveu implicite que sa révolution politique était avortée , puisqu'on rentrait dans l'ancienne loi , d'après laquelle salut, progrès, vie, civilisation, avaient toujours dépendu de la puissance et de l'arbitraire d^un seul. Cette loi suprême de la vieille France redevenait la loi de la nouvelle. C'était donc la fatalité de la France de ne pouvoir marcher sans retomber en tutelle? Un chnjc si grand, que celui de la dévolution nWait pu dépajciner la

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tradition des légisteé byzantins qui déjà se remettaient à l'œuvre. On allait donc revoir la forme impériale du pouvoir de Philippe le Bel, de Charles V, de Louis XIV, et peut-être de Charlemagne, puisque la nation n'avait pu prendre la robe virile.

Sans doute, les hommes, les temps avaient changé; les classes s'étaient brisées, nivelées, au moins dans les lois; c'était là un grand résultat. Mais enfin, l'âme du droit politique était restée la même, puisque après des efforts si désespérés pour échapper au pouvoir d'un seul, on y rentrait de toutes parts, sans peine, sans répugnance, ou même avec joie, comme dans le refuge accoutumé où chacun allait abriter, en paix, ce qu'il avait acquis ou sauvé. Car les amis et les ennemis de la Révolution s'accordaient presque également à se réjouir d'un changement qui devait les tromper les uns et les autres. Le retour au passé convenait ainsi à tous par des raisons opposées. Quant à l'avenir, personne n'y songeait; on s'était épuisé à le chercher vainement; la plupart demeuraient éblouis du présent comme s'il eût dû être éternel.

C'eût été un prodige, si, après tant de prosternements devant la force, dans tous les siècles, les historiens n'eussent, la plupart, porté aux nues le 18 brumaire; mais, ici, ils sont punis par un éternel mécompte. Leur pensée se heurte constamment à l'impossible ; les événements les réfutent à chaque pas.

Tout ce qu'ils annoncent se trouve faux; ils se donnent à eux-mêmes un perpétuel démenti. La loi morale effacée, c'est la substance même des choses qui semble leur manquer. Ils posent un principe, et ils ont horreur de la conséquence; ils proclament la paix, c'est la guerre qu'ils déchaînent; ils annoncent un Washington, c'est un César qu'ils intronisent. Quand ils l'ont mis au-dessus des lois, ils veulent que celui auquel ils ont tout livré s'impose le frein dont ils l'ont débarrassé, qu'il soit humble, doux, débonnaire, assagi par la toute-puissance!

Je ne sache rien au monde, ni dans aucune histoire, de plus inconséquent, de plus fictif, de plus vain que la méthode par laquelle nous séparons le 18 brumaire de l'Em-

pire. C'est là que notre étrange logique se dissipe en fumée et que notre échafaudage tombe en poussière.

Fidèle à son point de départ, si Napoléon continue Bonaparte ; s'il est un seul et môme être ; s'il use contre nous de la verge que nous avons mise en ses mains; s'il fait de son empire un long 18 brumaire ; si du mépris de la loi auquel nous avons applaudi il s'élève au bon plaisir, du bon plaisir à l'orgueil, de l'orgueil au vertige, oh! alors , médiocres autant qu'insensés, nous commençons à nous étonner de cette logique du plus fort. Nous voudrions rester à moitié chemin de rabîme, et de nos faibles voix nous crions : C'est assez! Récrimination vaine. Il est trop tard. Il nous faut suivre dans le gouffre, bon gré, mal gré, à travers le Consulat et l'Empire qui se confondent. Je ^ais bien qu'après avoir exalté le vainqueur dans la bonne fortune, il nous reste à le renier dans la mauvaise. Mais nous ne prenons ainsi que l'opprobre; nous lui laissons la gloire.

Quand des événements semblables s'accomplissent, nonseulement sans résistance de la part des contemporains, ^mais encore avec leur complicité, tenez pour certain qu'ils sont destinés à reparaître , et qu'ils entreront plus ou moins dans la constitution de l'Etat. Car il faut avouer que la tentation doit être grande d'assujettir les peuples qui n'en gardent ni rancune, ni souvenir. Si, de plus, la conscience périt jusque dans l'histoire, alors tout périt. L'historien doit remplir au milieu du drame des événements l'office du chœur antique chargé de maintenir, de proclamer la justice en dépit de la bonne ou mauvaise fortune. Mais si, au lieu d'être le gardien des lois morales, l'historien achève lui-même de les abolir, en détruisant la conscience, il détruit la trame de la justice dans l'avenir encore plus que dans le passé.

Un républicain des plus obscurs de la Convention, Ingrand, racontait* que, sous le Consulat, passant à Poitiers, il s'avisa de faire visite à son ancien collègue , Cochon l'Apparent, devenu, de conventionnel, préfet. Il le trouva

1, Mémoires inédits de Baudot.

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