‹ La Révolution; rev. et augmentée de la Critique de la Révolution (volume 2)Chapitre 93 sur 107 · LE PEUPLE COURONNÉ · texte numérisé non relu

LE PEUPLE COURONNÉ

Si je cherche quel était le danger dont les Césars romains avaient le plus à se défier, je m'aperçois d'ahord qu'ils n'avaient rien à redouter du côté du peuple ; car les> plébéiens de l'antiquité étaient fascinés par ce pouvoir nouveau qui se donnait pour un partie d'eux-mêmes. Incapables de discuter une mémoire telle que celle de César, ils voyaient dans chacun de ses successeurs leur maître, et dans leur maître leur tribun. Une sorte de magie s'ajoutait à la gloire du nom; cela les jetait dans une stupeur pareille à la fascination du drapeau de pourpre, qui pétrifie le taureau dans le cirque. Le peuple asservi adorait, dans le prince, le peuple couronné ; et le maître de Rome pouvait tout dire ou tout oser, sans risque de lasser jamais la patience du plus grand nombre. C'était là le principe des empereurs.

Sauf les embûches particulières, il n'y aurait donc eu aucun danger public pour le prince, si nulle autre force n'eût existé que celle de la masse des citoyens. Cette masse ayant perdu la conscience, l'estime d'elle-même, se sentait juste assez de cœur pour écraser ce qui était à. terre. Comment la pensée aurait-elle pu lui venir, à elle si annulée, de renverser son divin représentant? Cette idée ne se présentait jamais.

Aussi, dans toute l'antiquité, n'y eut-il pas de phénomène plus surprenant que celui-ci. On vit en un jour^

comme par enchantement, le peuple le plus remuant de la terre se calmer subitement et devenir le plus docile, le plus patient sous la main de César et de ses successeurs. Ce calme étrange se démentit à peine pendant des siècles : les émeutes ne se font plus au forum, mais dans les camps. Il n'y eut plus de trace de révolution populaire dans le monde romain.

Une seule force subsistait encore, l'armée. C'est elle qui avait passé le Rubicon, c'est elle qui avait détrôné le peuple et le sénat : elle seule faisait le prince, elle seule •pouvait le défaire.

Pourtant, si le danger était là, il faut encore une grande attention pour discerner, dans la vaste étendue de l'empire, le point où le César était le plus menacé. En y réfléchissant, vous trouverez que ceux qui avaient le plus d'intérêt à un renversement, étaient les légions les plus éloignées de Rome, qui, placées aux frontières, dans les contrées les plus reculées de l'empire, loin des caresses du prince, ne connaissaient de la guerre que les dangers, sans les récompenses réservées aux familiers. Voilà le point noir que devait incessamment observer, à l'extrémité de l'horizon, un empereur romain digne de commander.

C'étaient les légions des Gaules, d'Espagne, de Germanie, de Syrie, qui disposaient de Rome ; c'est par elles que se firent ou défirent tour à tour Néron, Galba, Othon, Vitellius, Vespasien. En sorte que vous pouvez déduire, comme une règle, que chez les anciens, dans le monde des premiers Césars, le point faible pour eux était à la circonférence, non au centre : toujours en péril d'être renversés par un mouvement d'ondulation qui, parti d'une des extrémités de l'empire, finissait par refluer sur le centre et par emprisonner le maître du monde dans sa capitale.

Au milieu de ce flux et de ce reflux des révolutions par les armées, le peuple manquait toujours davantage ; d'où il s'ensuivait que des révolutions de soldats ne produisaient jamais que le même gouvernement militaire; et les formes du pouvoir absolu ne changèrent jamais moins

que dans le temps où Ton vit le plus de changements de princes.

Voilà l'expérience de l'antiquité. Si vous l'appliquez à l'histoire de Napoléon, il semble d'abord que tout diffère entre son empire et celui des Césars antiques. Cependant, malgré les différences, il reste encore assez d'analogies pour que la loi établie plus haut reparaisse dans l'empire de 1804 à 1814.

En premier lieu, nul danger d'une révolution à l'intérieur ; le peuple disparu ou fasciné en un moment ; toute opposition devenue odieuse au grand nombre; le gouvernement fermé, muré à toute idée libérale, et n'étant que mieux aimé. Le péril, pour Napoléon, ne vint jamais du dedans; son empire n'eût jamais croulé, de son vivant, par les difficultés intérieures, s'il eût pu seulement s'assurer contre le dehors.

Mais il y eut un temps où toutes les armées du continent, moins la Russie, étaient dans les mains de Napoléon; c'est alors qu'une certaine analogie se montra avec l'empire romain et que le péril commença. Les armées d'Espagne, de Prusse, de Suède, d'Autriche, se révoltent : ce premier ébranlement se communique à la circonférence, elle pèse de plus en plus sur le centre. Chaque jour le cercle se resserre; le moment vient où l'empereur ne posède plus du monde que Fontainebleau. Alors la ressemblance avec la destinée des premiers Césars est visible. Tout le génie du monde ne pouvait l'empêcher.

CO:.ÎMENT LE DROIT POLITIQUE A PÉRI DANS l'antiquité.

Il faut toujours souhaiter à un parti vaincu d'avoir des «xilés. C'est par eux que se maintient dans son intégrité le principe même qui fait la force de ce parti. C'est par les

exilés qu'au moyen âge, malgré la victoire des adversaires, était maintenue dans son énergie première la cause soit des Guelfes, soit des Gibelins.

On trouverait mille exemples qui démontreraient cet avantage pour un parti, d'avoir dans sa défaite un corps nombreux de proscrits ; car ceux-ci ne subissant, en quoi que ce soit, l'autorité nouvelle, peuvent reparaître et ramener l'ancien étendard, tel qu'il s'est conservé dans l'exil, lequel a, avec le tombeau, le privilège unique de conserver intacte toute pensée qu'on lui confie.

Les historiens n'ont pas remarqué une chose importante : c'est que les proscrits de César, en demandant leur grâce et leur rappel, tuèrent eux-mêmes leur cause. Ils détruisirent le principe de leur parti, en s'humiliant devant la fortune de celui qui l'avait renversé. Par leur adhésion à César, ils légitimèrent l'usurpation de César, si elle peut être légitimée.

En refusant de soufifrir plus longtemps pour le droit, ils firent qu'il y eut un interrègne, une suspension dans la tradition de la justice. Il y eut un moment où, tous s'étant rangés à la volonté du plus fort, le droit ne fut plus représenté par personne en aucun lieu de la terre. Dans ce moment, il périt; et, avec lui, périt le principe vital de l'antiquité.

Voici un autre effet de l'adhésion vraie ou simulée des vaincus à César. Cet effet se fit sentir immédiatement dans les affaires publiques. L'ancien parti républicain, les vaincus de Pharsale ayant tous demandé au vainqueur ce qu'ils étaient obligés d'appeler leur grâce, et ayant eu le malheur de l'obtenir, furent accablés eux et leur cause par ce bienfait. Le peuple vit en eux des hommes chargés des dons de César et qui ne respiraient que par lui. Lorsque, lassés, rebutés par les humiliations qu'il leur fallait dévorer chaque jour, ces mêmes hommes tuèrent César, le peuple ne comprit rien à cette action. La conscience humaine se trouva bouleversée dans les masses, au moment où elle était la seule lumière qui leur restât.

La multitude ne put voir que des meurtriers dans les hommes qui payaient les bienfaits de César en lui donnant

la mort. Ce fut le cri, le sentiment instinctif de la foule. Si César était criminel, pourquoi les Pompéiens ont-ils recherché sa clémence ? S'il n'était pas criminel, pourquoi l'ont-ils tué, eux qui lui devaient la vie?

Tout l'ancien génie de la République succomba, ce jourlà, devant ce cri de l'instinct humain. Ainsi, ce qui restait par hasard, de conscience dans le monde, ne servit qu'à amnistier le despote et à condamner les libérateurs. C'est alors vraiment que tout fut perdu.

Il en eût été autrement, sans doute, si le parti de la République eût accepté la proscription avec la fierté d'hommes qui sentaient qu'ils emportaient avec eux la "bonne vieille cause. Dans quelque coin de terre qu'ils eussent été relégués, bien des regards seraient tournés vers eux du milieu même de Rome. Sous l'oppression de César, il serait arrivé plus d'une fois que les citoyens se seraient dit à voix basse, sinon dans le forum, au moins dans le secret du foyer domestique : u C'est en vain que César a tout envahi. La République est debout dans le cœur des exilés. Elle vit avec les consulaires, les tribuns, les préteurs qui, à Rhodes, à Mitylène, jusque dans le fond des déserts d'Asie et d'Afrique, ont refusé de saluer une coupable victoire. »

Et après la chute de César, lorsque les défenseurs de la liberté publique eussent reparu dans Rome, ils auraient eu une force invincible pour rompre avec la mémoire de César. L'ayant combattu vivant, ils étaient naturellement armés pour le poursuivre mort.

Tout le monde eût compris une situation si grande, si forte, si magnanime; l'éloquence d'Antoine, vraiment invincible, quand il montrait dans les meurtriers de César les favoris de César, eut été en pure perte. Qui eût songé à opposer le testament du dictateur à des hommes qui n'auraient cessé un seul jour de protester contre lui? La nature eût été d'accord avec la liberté publique. Le droit rapporté intact de la proscription eût gardé assez de vigueur pour germer de nouveau dans Rome. La République aurait pu renaître.

Mais, encore une fois, ceci suppose que le droit subsiste

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sans éclipse dans certains cœurs; et nous venons de voir que c'est précisément ce qui a manqué le plus. L'acte de Brutus s'est tourné contre lui, parce que les peuples se sont dit : « Brutus était chargée des bienfaits de César;, et Brutus a tué César. Ne suivons pas Brutus. » Ici la nature s'est trouvée en contradiction avec la liberté. Celle-ci a péri dans l'acte exécuté pour la rétablir.

C'est dans les lettres de Cicéron que vous pouvez suivre, jour par jour, ces dernières défaites de la conscience publique. Cicéron sert d'entremetteur entre les vaincus et le maître. Il couvre ses faiblesses en se donnant des imitateurs. Il embauche ses amis, et les ramène au plus fort. Il obtient des grâces, et ne se doute pas qu'il perd ceux qu'il prétend sauver. Les sollicitations des proscrits, après le Rubicon, pour rentrer à Rome, leurs supplications montrent qu'ils n'avaient plus eux-mêmes la conscience du droit. Lorsque tous ceux qui avaient combattu Tusurpation de César devinrent ses* suppliants, ils jetèrent à ses pieds le droit, la justice. Pour la rétablir, il était trop tard aux ides de mars. La trace en resta perdue, et ce fut la fin de l'antiquité.

Ce qui sauva le sentipent du droit politique en France, et le perpétua de 1800 à 1814, c'est qu'il se trouva toujours un certain nombre d'hommes qui restèrent loin des yeux de Napoléon, et échappèrent à sa fortune et même à ses bienfaits. Ceux-là surent entretenir en eux-mêmes quelque ombre de liberté et d'espérance, sans qu'on put les accuser de renier un bienfaiteur ; ils ne mirent pas en opposition le droit et la nature. Le général Lafayette, Benjamin Constant, Royer-Collard, Carnot, Chateaubriand et quelques inconnus attendaient l'avenir en silence. Dans un isolement qui ressemblait à l'exil au milieu de la patrie, ils conservaient non-seulement l'idée, mais la langue du droit. Le moment venu, ces lueurs rares se propagèrent; le flambeau se ralluma, il courut de mains en mains. On put voir comment se produit le phénomène de la renaissance d'un peuple à la vie publique; la France, encore une fois, parut sortir d'un songe.

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