‹ La Révolution; rev. et augmentée de la Critique de la Révolution (volume 2)Chapitre 94 sur 107 · LA LITTÉRATURE AU SORTIR DE LA RÉVOLUTION. LE VIDE MORAL · texte numérisé non relu

LA LITTÉRATURE AU SORTIR DE LA RÉVOLUTION. LE VIDE MORAL

Deux ouvrages inconciliables, encore plus inégaux, portent l'empreinte des dernières années de la.Révolution exténuée, Ohermann et le Génie du christianisme. L'un et l'autre aboutissent aux . deux extrémités opposées du monde moral ; par cela même, ils renferment tout Thomme au sortir de la Révolution.

Dans Obermann, je reconnais l'homme qui a suivi, sans dévier, la tradition des philosophes du xviii® siècle. Fidèle à leurs systèmes, il a marché devant lui à travers mille obstacles; et maintenant, au moment de recueillir le fruit de tant d'efforts gigantesques, il s'arrête ; la force lui manque ; une immense lassitude l'empêche d'atteindre le but. Il y touche peut-être; un pas encore, et il arriverait au terme de ses désirs inextinguibles. Mais ce pas, il est incapable de le faire. Le vide d'un effort infini se trahit sous chacune de ses paroles. L'esprit nouveau qui devait créer des mondes nouveaux se repaît de sa propre impuissance; il la contemple; il l'admire; et, comme autrefois il s'enivrait de sa force, il s'enivre de sa stérilité.

Un Voltaire sans sourire, un Rousseau sans passion, un

Diderot sans chaleur et sans entrailles, l'ombre grande encore, mais exténuée du xviii» siècle qui surgit et s'efface parmi des ruines, sur les sommets des Alpes glacées, estce donc lace qui reste du débordement de vie, du chaos de lumière d'où devait surgir l'avenir moral ? Obermann, estce toute une génération qui, en 1800, disparaît sans bruit, sans éclat, dans l'inanité de ses songes magnifiques; monde d'espérances, d'attentes frustrées, qui s'affaisse sans retour ? Oui. Le sentiment profond d'une entreprise avortée, cet aveu d'impuissance, de défaillance morale, de stérilité irrémédiable qui semble la parole creuse de toute une époque de bruit, voilà ce qu'Obermann lègue à ses successeurs.

Et vous verrez tout une suite d'hommes de génie se repaître de ce thème d'impuissance ; le même sentiment d'inanité, de stérilité incurable, deviendra, chose extraordinaire, l'âme de toute une littérature nouvelle. Le même verbe de mort accueillera l'une après l'autre les générations qui surgissent. Vous verrez les Obermann, les René, les Child-Harold, puiser incessamment dans le même vide sans fond. Étrange inspiration, qui, par-dessus toutes choses, se fera gloire de ses défaillances et de son inanité. L'immense Révolution française avorte, en 1800, dans le sable aride, sans avoir pu enfanter la vie libre et spirituelle. Toutes les conceptions des poètes, pendant un demi-siècle, sembleront une personnification répétée de ce vide moral.

Au reste, le livre qui a saisi les esprits est le Cfénie du christianisme : il marque la nouvelle époque, et voici quelle contradiction il apporte avec lui. Tandis qu'en Allemagne, la renaissance de l'esprit littéraire s'accomplit par les idées les plus hardies, chez nous, au contraire, c'est l'esprit de réaction qui inaugure la littérature nouvelle. Le Génie du christianisme de Chateaubriand, qui commence la révolution littéraire, est la condamnation de la révolution politique, philosophique, que l'on vient de traverser. Ainsi, l'inspiration gui subsiste après la Révolution française est l'œuvre par laquelle cette révolution est répudiée.

Ouvrez le livre qui va retremper l'imagination française.

TOUS n'y trouverez aucune des idées du monde moderne. Au contraire, la guerre déclarée aux révolutions, aux innovations ; un coloris étincelant pour rendre la vie aux choses mortes; de grandes témérités dans les formes du langage, et une horreur religieuse, systématique de toute nouveauté, de tout progrès, de toute hardiesse dans le fond et dans l'esprit; un admirable sentier couvert de fleurs, pour rentrer dans le moyen âge ; le Vicaire savoyard redevenu, après ses transformations révolutionnaires, l'émule, l'imitateur de Bossuet et de Bellarmin ; un artifice continuel de tours inattendus, qui flattent en vous un dernier désir de changements; et aussitôt après les séductions, le voile de l'Église qui se baisse de haut en bas et vous enveloppe dans le sanctuaire gothique, de manière à ne plus vous laisser d'issue.

La nature même, dans sa vie immortelle, n'est plus qu'un témoin et un argument du passé ; elle semble n'avoir de valeur que comme un hiéroglyphe du moyen âge. Ce qu'il y a de plus jeune, de plus spontané sert ainsi de cortège à ce qu'il y a de plus suranné. La rosée du matin n'est plus belle parce qu'elle marque la trace de l'Éternel vivant, mais parce qu'elle a été foulée par les pasteurs d'Egypte. Nous ne voyons plus l'univers par nos yeux, mais par ceux des peuples de l'ancienne Alliance. Il faut que l'oiseau qui vient de naître dépose aussitôt de je ne sais quelle antiquité. Nous ne laissons aucun des êtres à sa place, dans son ingénuité première : ils sont tous pour nous ■comme les caractères phonétiques d'un vieux livre dépareillé.

L'ouvrage qui date la renaissance de l'imagination en France, étend ainsi un voile gothique sur la nature même; tous, nous naissons à la vie nouvelle de l'esprit dans ce magnifique sépulcre blanchi.

Comment n'aurait-il pas séduit, dès le premier jour, les Français de 1800, si bien préparés par la réaction des années précédentes? Tous nos préjugés y sont en quelque sorte divinisés, principalement celui qui nous tient le plus au cœur et qui consiste à confondre le christianisme et le catholicisme, si bien que nous n'établissons aucune diffé- T. H. stii

rence entre les époques diverses de l'histoire religieuse* c'est pour nous un grand tout confus que nous appelons unité. .

Chateaubriand mêle et confond dans le même moment toutes les époques du christianisme, le temps de saint Jérôme et celui de Tabbé Maurj, les protestants Leibnitz, Newton, et les ultramontains Bellarmin, Aquaviva. Il décrit un christianisme qui, en réalité, n'a été nulle part; mais cette chimère splendide nous attire, nous séduit. Nous suivons d'abord ce beau monstre littéraire qui nous amuse ; en supprimant la progression de l'histoire, il nous dépayse au milieu des temps. Ces vieux siècles restaurés et déguisés nous surprennent comme des nouveautés. Dans le même moment, où de Maistre nous forge des liens plus étroits, Napoléon prépare le Concordat. Les chaînes de fleurs que nous .nous donnons librement en 1*799 deviendront, le lendemain, les dures chaînes de la nécessité.

Comme il y a, d'ailleurs, dans cette résurrection des choses mortes, un vide profond et une secrète impossibilité, ce néant se trahit dans le personnage de René. Cette histoire que Chateaubriand donne comme le témoignage vivant de l'efficacité de ses doctrines, est, au contraire, la preuve évidente de leur impuissance. Ce qu'il appelle le vague des passions n'est bien souvent que le vide.

Qu'est-ce que ce héros qui ne sait ni aimer, ni haïr, ni croire, ni douter, ni édifier, ni renverser, ni vivre, ni mourir? Il n'est grand que par son immense ennui. Obermann n'a rien su faire de sa philosophie ; René ne fera rien davantage de son catholicisme. Les pensées nouvelles se dissipent sans rien produire ; les anciennes reparaissent après avoir perdu leur raison d'être. Des deux côtés, même impuissance, même inutilité de l'effort. Après un gigantesque espoir, tout retombe, tout s'efface. La vieille nature serve reparaît, en 1800, au fond des âmes que tant de forces déchaînées n'ont pu encore ni renouveler, ni réparer, ni éteindre.

Les jours ont succédé aux jours; le sang a coulé comme Teau: et rîen n'est changé dans le fond du vieil homme. N'y a-t-il pas là quelque motif d'ennui ? Dans tous ces

beaux*poëmes énervants, si souvent imités, la France et l'Europe sonnent creux, comme un ancien tombeau, sous le sabot du cheval de bataille de Napoléon. L^, vie n'en surgit pas encore.

POURQUOI LES ÉCRIVAINS n'onT PLUS l'iNFLUENOE qu'ils exerçaient AU XVIII* SIÈCLE.

Vous demandez pourquoi les écrivains du xix^ siècle n'ont plus sur leur. nation la prise qu'avaient sur elle les écrivains du xviii* ? La raison en est simple. Les idées les plus vraies, les plus justes font peur aujourd'hui. On y aspirait de toutes parts avant la Révolution. Toute l'histoire, depuis 1789, est renfermée dans ce vers :

QuEesivit cœlo lucem, ingemuitque repertâ.

Nos pères cherchaient la lumière ; et nous, nous gémissons de l'avoir trouvée.

Au XVIII* siècle, toutes les classes aspiraient à la même vérité; elles couraient au-devant des idées, elles avaient soif de lumière. Le même écrivain était ainsi l'organe de la société entière, noblesse, bourgeoisie, peuple, qui avait même curiosité, même ambition du vrai. Montesquieu, Voltaire, trouvaient autant d'écho chez les grands que chez les petits. Une société une encore, permettait au génie une domination universelle.

A mesure que Rousseau écrivait, ses idées passaient du duc de Luxembourg à M. de Malesherbes, de celui-ci à Madame Roland, à Carnot. La même pensée circulait dans tous les rangs ; la gloire n'était pas un mot.

Depuis la Révolution, chaque condition, chaque parti

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s'est fait sa petite vérité exclusive, hors de laquelle Joint de salut. Exprimez-vous une de ces vérités ? Vous êtes aussitôt condamné par tout ce qui a placé ailleurs son étendard. Chaque degré de richesse et de pauvreté a son système d'idées sur lequel la parole et l'éloquence ne peuvent avoir aucune prise. On a telle pensée, non parce qu'elle est tenue pour assurée, mais parce qu'on appartient à telle condition de fortune où elle est en usage. Pour savoir ce que les hommes pensent, je n'ai plus besoin d'interro*ger leurs âmes ; il me suffit de savoir à quel étage ils vivent. De bas en haut, je découvre ainsi tous les divers systèmes de philosophie ou de croyance. Montrez-moi votre habit; je saurai d'avance quelle est votre manière de concevoir l'ordre des mondes, depuis notre planète jusqu'à l'étoile de Sirius.

Voilà le vrai supplice de l'écrivain du xix® siècle. Quoi de plus misérable, de plus borné, de plus contraire à la liberté de l'esprit, que d'être parqué dans une condition et rejeté aussitôt de toutes les autres ! La pensée ne se dilate plus en vertu de sa force naturelle, et il n'y a plus d'écrivains nationaux. Que de grands hommes dans leur parti sont à peine connus des autres !

Le remède à ces difficultés est de s'abstenir de penser ; car c'est la pensée qui nous divise; et le moyen de vivre en paix est de se préoccuper uniquement du coloris qui n'inquiète ou ne scandalise personne. C'est ainsi que les littératures sont peu à peu amenées à renoncer aux idées I et aux sentiments, parce qu'ils deviennent des obstacles, I et à se renfermer dans la couleur seule ou dans la forme, ; ' terrain neutre où la vie est commode. Tout ce qui ébranle f j fortement les âmes finit par causer un véritable effroi à. ^ ceux qui aspirent à une domination quelconque par l'art î d'écrire. Ils commencent par éviter la pensée comme une l cause de discrédit ; bientôt ils n'ont plus besoin de ces pré- /^ ' cautions : lapensée , en se retirant d'elle-même , fait la moitié du chemin et leur épargne la peine de la fuir davantage. Il s'en faut bien d'ailleurs que la Révolution ait émancipé l'esprit des Français, autant que nous le croyons. Il y a aujourd'hui plus d'idées convenues et obligées dont il

n'est pas permis de sortir, qu'il n'y en avait au xvi\i« siècle. Un écrivain se sent des chaînes qu'il n'avait p.-o al:îv^.f Depuis que la terre a tremblé, on a élevé à la hâte, pa/»' impatience et par peur, une immense digue do lieux communs, de sophismes, de phrases banales que personne n'a examinées et que l'on est sommé de respecter, sous peine d'être suspect de vouloir ramener le déluge. Cet échafaudage n'existait pas pour les écrivains du xviii* siècle ; ils pouvaient jeter un regard assuré sur les hommes et sur le monde, l^ous avons remplacé les choses sacrées par les choses convenues. La servitude est-elle moindre pour être volontaire ?

Sans doute, un Français peut se risquer dans les grands sujets que La Bruyère disait nous être interdits; mais un Français trouve tant de fantômes de bon goût qui obstruent l'entrée, tant de points auxquels il n'est pas permis de toucher, tant de phrases tenues pour sacrées, qu'il est obligé de rester à la surface. Ou, s'il veut pénétrer plus avant, ce n'est plus seulement la Bastille qui l'attend; c'est la clameur, la réprobation, la haine de ceux qu'il vient troubler dans la possession et la propriété péniblement acquises des subtilités ou des non-sens où ils ont juré de passer leur vie. Citez les gens du monde, la raison s'excuse d'exister. Le premier philosophe est celui qui fgjt état de ne plus penser.

En dépit de nos révolutions, la vie de l'écrivain qui sert la vérité et ne veut servir qu'elle, est restée aussi difficile en France qu'en aucun pays du monde. Pour oser, il faut qu'il se séquestre de tout; qu'il renonce à tout. C'est là une des persuasions que je dois à l'expérience. Peut-on reprocher aux écrivains de ne pas tous accepter cette destinée? Ce serait cruauté. La plupart passent la seconde moitié de leur vie à racheter les vérités hardies qu'ils ont affrontées dans la première.

Ni Kant, ni Fichte, ni Schelling, ni Hegel, n'auraient pu professer publiquement, en France, les audacieuses propositions qui ont changé le monde moral ; ils auraient été arrêtés dès la première parole. Je ne conseillerais à personne d'enseigner trop sérieusement l'hébreu.

S ÏL EST IMPOSSIBLE D EMPECHER UN PEUPLE DE PENSER. COMMENT PÉRIT LA. PHILOSOPHIE.

Spinoza, qui vivait en Hollande, sous un régime ds liberté, était convaincu qu'il est impossible d'opprimer la pensée ; peut-être ceux qui ont vécu sous des gouvernements absolus ont-ils le droit d'avoir une opinion contraire. Ceux-là doivent être frappés de voir combien il est vrai que l'homme est un roseau pensant, comme il est facile de le ployer à tous les vents et de le flétrir à sa racine.

Assurément, il est difficile d'ôter la liberté intérieure aux hommes qui ont appris à en user; mais je tiens qu'il n'est pas trop malaisé d'amener, pendant un ceiX^m temps, une grande masse d'hommes à ne pas penser du-.pput; et, dans cette léthargie, la question de liberté disparaît elle-même faute de sujet. •

,Je voudrais montrer par quelle transformation un peuple peut être conduit à renoncer à penser ; j.e crois que l'on verrait que le premier degré est le sophisme, puisqu'il est la première altération de l'intelligence.

La pensée n'est plus autorisée à se produire qu'à la condition de se soumettre à certaines maximes imposées. Plutôt que de se taire et de s'évanouir, elle fait un effort immense pour se plier à cette servitude ; elle se déforme, elle se déprave dans cet effort ; à la fin, elle y périt. L'activité morale devient alors une fatigue insupportable, dont chacun cherche à s'exempter; et s'il est difficile d'empêcher de penser les peuples qui y sont accoutumés, il est cent fois plus difficile de forcer à penser ceux qui l'ont oublié ou désappris.

Le phénomène de l'engourdissement de l'esprit s'est vu de 1800 à 1814. Ceux qui ont vécu en ce temps-là se rap-

pellent que la réponse du public à toute idée, à toute impression nouvelle, était : « Je ne comprends pas. » La nation la plus intelligente du monde ne pouvait plus supporter le poids d'une idée ; la littérature de cette époque est tout entière dans cet étrange phénomène.

Quand, l'âme se retire d'une société, toutes les sources morales s'en retirent à la fois. La science des lois de l'esprit, la métaphysique, disparaît la première ; elle semble une folie. L'homme, désorienté, vide de sa conscience, la cherche dans la physique, dans la chimie, dans les mathématiques , seules sciences qu'il consent encore à respecter. C'est bien; qu'il cherche encore. 11 s'est perdu à ce point qu'il ne se retrouvera que dans la douleur. Jusque-là, qu'il se pèse dans les gaz et s'évapore avec eux.

Les Allemands, dans la philosophie, avaient détruit le principe de la certitude métaphysique; mais ils avaient laissé subsister la conscience morale sur laquelle ils prétendaient tout rebâtir. D'autres gens sont venus ; ils ont extirpé la conscience, et le monde s'est trouvé dans le plus beau néant qui* 5e verra jamais.

La philosop'x. ' de l'esprit n'est possible que dans un temps où l'âme générale est répandue dans un peuple. Si elle tarit, la philosophie tarit en même temps. C'est son honneur Je ne pouvoir exister que lorsque la conscience de rhuixanité est vivante.

Socrste était bien à l'aise pour parler de l'âme ; elle rayonnait de partout en Grèce, des hommes, des choses, des marbres même.

J'ai nontré ailleurs * Kant, contemporain de la Constituar.te, Fichte de la Convention. A la chute universelle Je la conscience, qu'est-ce qui répond ? Le matérialisme, ou plutôt le nihilisme; d'où ce principe généralement et hautement admis, que, pour faire un sacrifice quelconque à uie idée ou à une cause, il faut être mystique.

Quand l'homme tombe, il se trouve toujours un système pour l'encourager à tomber davantage. La théorie le punit ainsi de s'être laissé déchoir. Redevient-il esclave ^ La

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