EFFET DE LA MORT DU ROI SUR LES PARTIS
Quand la monarchie eut disparu avec Louis XVI, les colères ne furent pas apaisées un seul jour par cette immolation. Le roi mort, on crut voir partout renaître la royauté; chacun la portait en lui-même. Une si longue hahitude de servir fit qu'on craignit le maître longtemps après qu'il eut cessé de vivre.
D'abord on s'imagina revoir la monarchie dans un enfant à la tour du Temple, puis dans les chefs de parti, puis dans les partis eux-mêmes; et toujours poursuivant le Revenant, on se menaçait des yeux ; on s'apprêtait à s'exterminer mutuellement pour atteindre ce fantôme de royauté renaissante que l'on cherchait au fond des âmes.
Il arrivait aux Français ce qui arrive à un homme dont un membre a été amputé; il le sent encore à chaque mouvement. La France sentait en toutes choses la royauté longtemps après qu'elle avait été retranchée.
Dès lors les partis prirent l'humeur ombrageuse d'un tyran ; l'âme politique de l'ancien régime sembla revivre en eux; car ce qui les divisait le plus alors, ce n'étaient pas des principes, c'était le désir de dominer. Chacun se forgea un spectre et se résolut à y tout sacrifier. Des mots qui n'étaient dans le cœur de personne : royalisme, fédéralisme, parurent des réalités au plus grand nombre; on immola ses adversaires à des visions. Si l'on avait pu oublier le passé de la France, peut-être l'imagination, le soupçon n'auraient pas suffi à troubler les intelligences. Mais « ces siècles de crimes, » comme on les appelait, on s'attendait toujours à les voir renaître. On ne pouvait croire qu'ils fussent extirpés; les yeux cherchaient de tous côtés par où ils essayeraient de reparaître au jour.
Il y eut comma une impossibilité de se fier à la victoire
des choses nouvelles; elles n'étaient nées que d'hier. Elles surprenaient par leur nouveauté ceux mêmes qui les avaient le plus désirées. De là une émulation de fureur à se soupçonner mutuellement; toute nuance de langage tenue pour une hostilité irréconciliable. On s'accusait des deux côtés de receler la vieille France sous des visages nouveaux.
Quelqu'un qui serait entré subitement dans l'Assemblée eût cru voir aux prises, non pas seulement deux factions, mais deux nations opposées qui, chose inconcevable, se chargent l'une l'autre du même crime imaginaire. Si les Montagnards reprochent à la Gironde sa complicité avec Dumouriez, la Gironde reproche aux Montagnards d'avoir dans ses rangs Philippe-Égalité. Sans doute le prince n'est chez eux qu'une promesse de restauration ; les Dantonistes courtisent d'avance en lui la monarchie future. Conspirer contre la république, voilà le crime que Brissot impute à Robespierre et Robespierre à Brissot; et tous s'apprêtent à s'entre-tuer pour un projet qui n'est dans la pensée d'aucun d'eux. Soupçons, visions, imaginations, c'est pour cela que les échafauds allaient être dressés.
Si le projet eût été réel, il eût jeté moins de trouble dans les esprits. On eût pu le saisir, et la haine se fût concentrée sur les coupables. Mais comme il n'existait que dans les imaginations ombrageuses et qu'on se renvoyait le crime les uns aux autres, il fut impossible d'atteindre le fantôme. Il grandit par la contagion jusqu'à ce qu'il eût rempli toutes les intelligences.
D'abord les deux grands partis de la Convention se rejettent l'un à l'autre cet épouvantail; quand l'un des partis fut accablé, l'autre commença à s'observer lui-même et se retrouva dans l'impuissance extraordinaire de jouir de sa victoire. Ceux qui survivaient commencèrent à s'accuser de cette même conspiration contre la république ; le soupçon s'augmenta de l'incapacité même où l'on était de mettre la main sur le monstre. Chacun fut saisi de ce mal étrange qui consiste à ne pouvoir croire à ce qu'on possède. Après s'être défié des partis, on arrivera à se défier de chaque individu; alors on fera à un homme un crime de ses re-
gards, de son geste, de sa pâleur. On cherchait un crime qui n'existait pas. A force de le punir sans cause, on finit par lui donner l'occasion de naître. Ainsi, les révolutionnaires se détruisaient d'avance par la crainte imaginaire qu'ils avaient les uns des autres.
Mais, dans cette fausse imagination, il y avait pourtant un instinct réel que la victoire n'était pas assurée ; et je ne sais ce qui l'emportait en eux, ou le souvenir ombrageux du passé, ou le juste pressentiment de l'avenir. A aucun moment ils ne sentirent la Révolution assise ; voilà ce qui troubla leurs esprits et les poussa jusqu'au délire. Ils étaient les maîtres absolus; cependant ils sentaient leur règne passer. Cela fait que leur domination tenait du désespoir, et ce désespoir leur ôta toute pitié les uns pour les autres. Quelquefois on vit des juges assis pour condamner à mort les accusés, s'interrompre en pleurant, demander à leurs victimes en se cachant du bourreau : « Combien cela durera-t-il encore * ? »
Ainsi furent occupés les esprits depuis le 21 janvier 1*793. Les deux partis disputaient de haine, chacun jugeant l'autre capable de tous les crimes. Mais si la haine était semblable, la force était toute d'un côté et la faiblesse de l'autre. Les Girondins, maîtres de la majorité dans l'Assemblée, ayant le droit et la légalité pour eux, commirent cette erreur propre aux hommes de théorie, de croire que le droit leur donnerait la force, qu'ils ne pouvaient périr, que c'était là une égide invincible.
Armés de cette sublime chimère, ceints de cette épée invisible, sans aucune puissance réelle pour les protéger, seuls, perdus dans une population immense et hostile, sans autorité, sans appui, s'étant eux-mêmes dépouillés du droit de requérir la force publique au profit de leur cause, n'ayant pour eux que l'éloquence et la foi dans la justice, ils entreprirent une lutte à mort contre ceux qui avaient tout pour eux : le peuple, les armes, les clameurs de la foule, la Commune, les sections, les tocsins, les canons d'alarme, les clubs souverains, les forêts de piques dont ils