IMPOSSIBILITE DE CROIRE
C'est la première fois que l'on a vu dans le monde deux partis également sincères, voulant au fond la même chose, prenant à témoin l'univers entier, et incapables de se convaincre mutuellement, un seul instant, de leur sincérité. Instruit par l'événement, l'historien voudrait leur crier : « Vous vous déchirez, et vous ne faites qu'un! » En effet, dans ces terribles luttes des premiers jours de 1*793, ce ne furent pas les nuances que l'on mit en question; il ne s'agit d'abord que de la République, et il est incontestable pour la postérité qu'ils la voulaient avec la même passion.
Pourquoi donc ne purent-ils s'entendre? J'ai peine à croire que, s'ils eussent eu une religion commune, l'accord ne se fût pas rétabli au moins par intervalle. Ils n'eussent pas nourri les uns contre les autres cette horreur qui ne souffrit pas un moment de relâche. Les vainqueurs n'auraient pas montré envers les vaincus tant d'inhumanité Mais leur exemple confirme ce qui a été dit sur l'impossibilité de créer une société sans une religion ancienne ou nouvelle. Car elle seule peut donner cette base où les esprits les plus divisés se sentent néanmoins de la même famille. La religion nationale n'ayant pu fournir cette arche d'alliance, et l'idée n'étant venue à personne de recourir à une autre, il leur fut impossible de trouver un signe, un témoignage qui emportât avec lui la conviction et ralliât les intelligences.
Ils avaient beau jurer qu'ils disaient vrai. A leurs serments manquait le grand témoin. Leur assertion ne trouvait pas d'écho dans la conscience d'autrui. On eût dit qu'il manquait entre eux le Dieu qui, chez tous les autres peuples, avait donné la force, l'autorité, la sanction à la parole humaine.
Leurs discours, leurs adjurations rencontraient des cœurs d'airain. Personne d'entre eux ne mentait ; la passion toute seule, sans masque, parlait dans leur bouche. Ils avaient même but, même intérêt, mêmes ennemis, mêmes périls; pourtant ils ne purent un seul moment se convaincre ni se reconnaître.
Extrême malheur et le plus extraordinaire de la Révolution.
Ce n'était pas encore la Terreur; les choses n'en étaient que plus tragiques; car on la pressentait de toutes parts.
A ce moment, la légèreté de Camille Desmoulins n'a d'égal que sa crédulité. Tout ce qu'il amasse de présomptions contre les Girondins, il le donne pour une certitude. Ses amis de la veille, il les dénonce en riant. Il y a chez lui la cruauté de l'enfant. Il ne connaît pas la douleur, et il en est prodigue. Plus tard il croira pouvoir renverser l'échafaud, comme il l'a élevé, avec frivolité. A peine si la mort rendra le sérieux au « procureur de la lanterne ».
La Convention était complète, les bancs remplis; la mort n'y avait fait aucun vide. Cependant chacun, sentant un glaive sur sa tête, se demandait comment s'ouvrirait ce règne de terreur qui n'avait pas encore de nom, mais qui déjà frappait à la porte.
Dans la fureur des partis, n'oubliez pas qu'ils se coudoyaient pêle-mêle sur les bancs resserrés de la Convention comme dans un pandémonium; souvent même, des inconnus * se mêlaient aux députés pour les exciter, les aiguillonner de plus près. Peut-on se représenter ce qui s'engendre de colères, de haines, de secrets souhaits homicides, pendant ces longues heures où chacun doit soutenir de si près, en face, le regard, la voix, le geste, la menace de son plus grand ennemi? La différence entre la Convention et les autres assemblées révolutionnaires, c'est que les haines prenaient aussitôt un corps; les voix secrètes devenaient sur-le-champ des supplices.
Si les hommes disaient la vérité, on serait étonné com-