‹ La Révolution; rev. et augmentée de la Critique de la RévolutionChapitre 103 sur 117 · INSTITUTIONS RÉVOLUTIONNAIRES EN GERME · texte numérisé non relu

INSTITUTIONS RÉVOLUTIONNAIRES EN GERME

Aux premières nouvelles de la retraite des armées devant l'ennemi, de la Vendée soulevée, de Lyon agité et déjà menaçant, la Gironde laisse prendre à la Montagne l'initiative de l'indignation. C'est la Montagne qui propose de proclamer la patrie en danger; même sous le gouvernement des Girondins, c'est elle seule qui semble agir : levée de trois cent mille hommes, défense de faire quartier aux Anglais, tribunal extraordinaire pour juger les traîtres, cartes de civisme, maximum pour les grains, comité de défense, comité de sûreté générale, comité de salut public, comité révolutionnaire aux quarante-quatre mille têtes, tout sort de terre et tout semble se dresser à la seule voix de Danton.

Les Girondins approuvent, décident; mais ils font violence à leur nature. On ne croit pas à leur colère, même

quand ils touchent à la hache. Dans ces mois de mars et d'avril ÎT^, ils ordonnent, ils décrètent; leurs adversaires seuls ont le mérite des œuvres, tant les oreilles sont encore pleines de discours cicéroniens. On se refuse à penser que ceux qui parlent si bien sachent agir. Vergniaud a beau parler éloquemment, il ne pourra convaincre de sa furie.

Ces institutions formidables, le tribunal extraordinaire, le comité de salut public, ne sont encore que des germes, des commencements qui ne pourront grandir au souffle modéré de la Gironde. Semences de colère pour lesquelles il est besoin d'un autre tempérament. Cambacérès a créé le tribunal révolutionnaire. Mais est-ce lui qui fera sortir de sa création tout ce qu'elle contient de supplices? Vergniaud, Brissot et leurs amis, bons pour menacer, ne valent rien pour frapper; ils ne sauront pas tirer de ces prémisses ce qui y est renfermé. Pour ces armes nouvelles, trop pesantes pour eux, il faudra d'autres hommes. La Gironde laisserait le comité de salut public dans son état d'embryon. Elle n'oserait en faire sortir le grand, l'invincible comité de la fin de H93.

Voilà ce que pensaient les Montagnards; ils se sentaient seuls capables de donner à la Terreur naissante ses proportions et son couronnement. C'est ainsi que même l'énergie que montrait la Gironde se retournait contre elle. En entrant dans la Terreur, elle parut entreprendre ce qu'elle serait incapable de conduire à son terme. Jusque dans les emportements de ses orateurs, il restait une sorte de convenance; cet équilibre démentait la rage révolu-

Ceci paraît montrer que lorsque des hommes tentent des choses qui ne sont pas dans leur tempérament, on refuse de croire à leur bonne foi. Leurs violences les plus sincères semblent un artifice. C'est ce qui arrivait perpétuellement aux Girondins. Jamais on ne leur fit honneur de leurs fureurs.

On ne voulut pas même croire à leurs dangers. Le complot formé contre eux dans la nuit du 9 au 10 mars put n'exister que dans l'esprit de quelques enfants perdus, avant-coureurs de laTerreur, Fournier, Lazowsky, Varlet ; t. i. 20

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ils réussirent à lancer des bandes qui demandaient la tête de Brissot et de ses amis. Deux sections seulement entrèrent dans ce projet prématuré, Bonne-Nouvelle et Poissonnière. Cet essai d'insurrection fut comme les lueurs qui précèdent un grand incendie, mais qui, s'éteignant "brusquement, font croire que le danger n'existe .pas. Le reniement des meneurs, le blâme porté contre eux par les Jacobins et les Cordeliers, indignés d'avoir été compromis, rassurèrent ceux qui ne demandaient qu'à se rendormir et à laisser grandir l'occasion. On ne se contenta pas de se rassurer. Bientôt ces cris de mort, ces essais de tocsins interrompus, ces bandes aux portes de l'Assemblée, ces motions de fermer les barrières comme au 2 septembre, furent reprochés aux Girondins comme autant de visions de la peur.

. Il est vrai que la pensée de se défaire d'eux par la force n'était encore entrée systématiquement dans l'esprit d'aucun membre de la Convention.

En mars, les Montagnards voient avec horreur ce qu'ils feront en mai. Marat lui-même soupçonne que livrer les Girondins serait la perte de la Révolution. Il le dit. Tous pensent sur ce point comme lui. Cependant, à la première sommation de la foule, les Girondins seront livrés; preuve que les actes les plus décisifs n'étaient point engendrés par une pensée supérieure des chefs de parti, un calcul de génie, une véritable raison d'État, mais emportés par un transport, une ivresse, une saillie de tempérament dont on n'est plus maître et que l'on appellera plus tard nécessité ! Comme les actes étaient peu préparés, ils ne devaient pas entraîner après eux des résultats irrévocables. Dans cette voie, de gigantesques efforts pourront aboutir à de gigantesques mécomptes.

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