‹ La Révolution; rev. et augmentée de la Critique de la RévolutionChapitre 106 sur 117 · ONT ÉTÉ MODIFIÉS PAR LE TEMPS · texte numérisé non relu

ONT ÉTÉ MODIFIÉS PAR LE TEMPS

Quand les années eurent passé sur la Révolution, quel était le jugement que les Montagnards portaient sur leurs anciens adversaires ? L'œuvre du temps se fit peu à peu chez ces hommes de bronze ; la vérité se glissa à travers leur aversion. L'incompatibilité de nature subsista; il n'y eut entre eux, dans l'exil ou la vieillesse, aucune sorte de rapprochement ; pourtant les Jacobins ne purent fermer les yeux à l'évidence.

Ils reconnurent que les Girondins avaient voulu la République gouvernée par la bourgeoisie. Ils répétaient cette dernière accusation (celle-ci ne fit que s'invétérer par l'expérience), que la Gironde n'admettait hors d'elle ni talent, ni valeur, ni existence politique. Comptant pour rien tout ce qui n'était pas dans ses rangs, elle avait eu l'art de blesser jusqu'au cœur, sans tuer. Ces souvenirs haineux survécurent aux soupçons.

Comme ordinairement une moquerie est plus difficile à supporter qu'un dommage réel, et que les petites offenses comptent souvent plus que les grandes, les Montagnards n'oublièrent et ne pardonnèrent jamais les dédains, les sarcasmes, les railleries de Guadet ou de Gensonné. Un

demi-siècle après, ils ruminaient encore l'allusion de Gensonné aux oies du Capitole ; ils se complaisaient à dire qu'au moins ce mot-là avait été payé cher. Au contraire, les grands coups passionnés, désespérés de Vergniaud, les offensèrent moins; ils s'honoraient de ses foudres. En vieillissant, ils allèrent jusqu'à vanter son éloquence, tout en accusant sa statue d'avoir trouvé grâce dans le sénat conservateur de l'Empire. Quant à l'objet le plus ancien de leurs colères, Erissot, soit qu'ils lui eussent envié d'avoir conçu avant eux la République, soit qu'ik fussent importunés de sa modestie, de son désintéressement, de sa patience, et que Robespierre crût voir en lui un rival de probité, de sincérité ou de style, ils l'avaient grandi outre mesure, à force de le haïr. C'est à lui néanmoins qu'ils pardonnèrent le mieux, si j'en juge par le portrait suivant qu'en trace généreusement un de ses plus implacables ennemis.

« Brissot était un homme probe, bon citoyen, horriblement calomnié par Robespierre, et, pour prendre ma part du mal, injustement persécuté par la Montagne. Brissot avait une réputation si répandue d'intrigant, qu'il était difficile de se défendre d'en croire peu ou beaucoup. Toutes les fois qu'il paraissait à la tribune, je le voyais si simple dans ses manières, si naturel dans sa conviction, que je faisais une enquête en moi pour découvrir l'intrigue. Je ne l'ai jamais trouvée *. »

Il y a des hommes qui, dupes d'une fausse imagination, mettent la grandeur dans le nombre des morts. Ceux-là croiraient dépouiller la Révolution, s'ils y retranchaient un supplice. Qu'ils relisent les lignes précédentes ; c'est la voix de la justice qui crie sous la terre.

Les Montagnards qui pardonnèrent à Brissot ne revinrent jamais de leur haine contre madame Roland; beaucoup regrettèrent son supplice, non leur aversion : celle-ci grandit avec la renommée de leur victime. Pour justifier leur haine, ils disaient que les femmes, ne portant pas le glaive, ne doivent pas se jeter dans les démêlés qui

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