‹ La Révolution; rev. et augmentée de la Critique de la RévolutionChapitre 107 sur 117 · DES TRAHISONS MILITAIRES. — DUAIOUR1EZ · texte numérisé non relu

DES TRAHISONS MILITAIRES. — DUAIOUR1EZ

Aux soupçons grandissant de jour en jour, il ne manquait plus qu'un événement intérieur qui vînt les confirmer. Le général Dumouriez va donner un corps à tous ces fantômes.

I était parti de Paris, le 26 janvier 1793, résolu à tourner contre la Révolution les succès qu'il se promet de remporter.

Pour cela, il a besoin de frapper les imaginations par quelque grand coup aventureux; c'est ainsi que s'explique ce plan de campagne, qu'il appelle lui-même son rêve de Hollande.

La fantaisie de la fièvre semble, en effet, y avoir eu plus de part que la réflexion du général. Il s'engage avec dixhuit mille hommes seulement sur les plages de la Hollande pour en faire la conquête, tandis qu'il laisse sur ses flancs, bientôt sur ses derrières, les armées autrichiennes et prussiennes de Clairfayt et de Brunswick. C'est merveille de le voir, dans sa correspondance avec Miranda, annoncer la réussite de cette aventure.

Tout lui cédera. Les peuples bataves ouvriront leurs portes. Brunswick, pour le laisser passer, se tiendra immobile derrière la Roër, et Clairfayt derrière la Meuse.

Au milieu de ce songe, la nouvelle lui arrive sur le Mœrdick que les Prussiens et les Autrichiens n'ont eu qu'un pas à faire pour le tourner à Aix-la-Chapelle ; déjà la retraite lui est à moitié fermée, de Liège à Tongres, à

Diest. Dumouriez s'obstine à laisser son corps de dix-huit mille hommes s'égarer de plus en plus vers le Nord, à la poursuite de son fantôme de conquête. Cependant, de sa personne, il revient en Belgique. Vers Tirlemont, les Prussiens et les Autrichiens réunis, qui allaient le couper de la France, l'obligent enfin d'ouvrir les yeux.

Il livre la bataille de Neerwinden ; il la perd. Changeant aussitôt son rêve de Hollande contre une autre fumée (mais celle-ci criminelle autant qu'illusoire), il entreprend d'envahir et conquérir la France, de complicité avec ceux qui viennent de le battre. D'ennemis qu'ils étaient, Clairfayt, Brunswick deviendront ses alliés. Ils l'escorteront jusqu'à la frontière, et recevront en récompense la place de Guise. Appuyé ainsi de ses propres vainqueurs, il pénétrera dans Paris avec son armée échappée de Neerwinden; il dispersera la Convention, ramènera la royauté, punira la Révolution ; il en sera le Monck, s'il se contente de ce rôle ; car dans un esprit ainsi emporté en dehors de toute raison, qui peut dire où s'arrêtera le vertige ?

On sait que la Convention eut la férocité de ne pas entrer dans ce piège. Elle envoie des commissaires déposer ce grand faiseur et défaiseur de rois. Le 2 avril 1793, il fait arrêter, par ses hussards de Berchini, les quatre représentants, Camus, Quinette, Lamarque, Bancal, le ministre de la guerre Beurnonville, et les livre aux Autrichiens. Il fallut que ses propres soldats ramenassent enfin à la raison cet esprit enivré qui tournait à la démence ; chassé de leurs rangs, les volontaires le poursuivent à coups de fusil jusqu'au delà de l'Escaut, où il trouve enfin son refuge dans l'armée ennemie.

Ainsi tomba ce beau projet de tourner déjà contre la Révolution les soldats de la Révolution. Il devait être repris plus d'une fois.

Une chose ne pouvait manquer de le faire avorter à ce moment : Dumouriez prenait pour base la victoire de l'ennemi, et cela offusquait les plus simples. Ni les événements, ni les hommes n'étaient mûrs pour des entreprises areilles; il était insensé d'attendre des volontaires de 1792

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ce qu'il n'eût pas même été possible d'obtenir des vétérans de 1*799, si on leur eût montré la contre-révolution et l'étranger pour complices.

Dumouriez, en 1793, entrevit vaguement un 18 brumaire; mais son plan n'avait aucune profondeur. Il eut tout au plus le mérite de pressentir que l'armée, rassasiée de gloire, serait un jour un bon instrument aveugle d'asservissement à l'intérieur, et que par elle périrait la liberté. En cela, il vit juste. Dans le reste il se trompa, sur les temps, sur les choses, sur les hommes.

Vision d'un fiévreux qui mêle des pressentiments véritables à un fond impossible. Il était trop tôt, au moins de dix ans, pour écraser sous le militarisme la liberté naissante. Mais cette idée dont Dumouriez a eu les prémices, 'reparaîtra sous d'autres formes. Ce qui, chez lui, n'a été •qu'un goût d'aventure, dépouillé de la complicité avec l'étranger, sera compté pour d'autres à titre de génie.

D'ailleurs cette trahison eut un effet qui lui survécut. Elle autorisa, légitima partout la méfiance ; elle ajouta un degré nouveau au tempérament soupçonneux des hommes de la Révolution.

Comment, après cette expérience, les accuser d'avoir tenu les généraux sous l'œil et sous la main des commissaires de la Convention? A qui se fier désormais? L'épée pouvait donc tromper aussi bien que la parole ? Il fallait s'armer contre ceux qu'on avait portés jusqu'aux nues! C'est d'eux qu'il fallait craindre le coup fatal.

Mirabeau avait autorisé le soupçon dans la vie politique, Dumouriez l'autorisa dans la vie militaire. On entrait ainsi par toutes les voies dans la défiance. La perfidie du grand orateur avait rendu suspect le génie de l'éloquence. La perfidie du vainqueur de Jemmapes obligea de suspecter le bras dont on se servait. Dumouriez, en trahissant, fit croire à la trahison de quiconque n'était que malhabile. Il se sauva, mais il perdit Custine, Biron, Houchard, Beauharnais et tant d'autres. Surtout il perdit les Girondins, coupables d'avoir cru un moment à sa fidélité.

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