LA CENTRALISATION DANS LA RÉVOLUTION
Ce n'étaient pas seulement, comme dans d'autres histoires, le patricien et le plébéien, la bourgeoisie et le peuple, le riche et le pauvre, qui étaient en présence. C'étaient deux esprits sortis d'origines absolument différentes ; je voudrais les caractériser ici, avant d'arriver à la catastrophe.
Le fond des Girondins était de ne plus vouloir de maître à aucun prix.
L'âme des Jacobins était, ce semble, moins haute. Beaucoup d'entre eux eussent consenti à se refaire un maître, pourvu qu'il s'appelât dictateur.
Tout était nouveau chez les premiers, le moyen et le but. Car ils voulaient arrivera la liberté par la liberté ; ils rejetaient tout l'héritage de la France ancienne.
Il n'y avait de nouveau que le but chez les Jacobins. Quant au moyen, la contrainte et l'autorité, c'est ce que Ton avait toujours vu chez nous depuis des siècles.
Ainsi, ils se pliaient à l'ancienne tradition. lisse servaient du système politique de l'ancienne France pour la détruire, s'exposant par là à la refaire.
On comprend que le système jacobin pût renfermer l'ancien despotisme, le faire éclore de nouveau; car ils étaient de même lignée, appartenaient au même genre, le pouvoir centralisé.
Par la loi que les naturalistes appellent atavisme, qui veut que le petit-fils rappelle la figure et le tempérament de son aïeul, la dictature jacobine pouvait ramener le tempérament de la monarchie pure, et les descendants de Robespierre retourner à Richelieu ou à César.
Cela n'était guère possible avec l'esprit de la Gironde. Entre son système et le despotisme, il n'y avait aucune pa-
rente, aucune filiation naturelle; ils se repoussaient l'un l'autre; entre eux il y avait un hiatus.
En 1793, Napoléon était jacobin de l'école de Robespierre. 11 n'eût pu être girondin sans se contredire d'avance et faire avorter, dans l'œuf, sa puissance absolue.
Suivez les effets de l'ancienne centralisation dans la Révolution française; je crois comprendre que c'est le fil principal qui peut servir de guide dans ce sanglant labyrinthe. Quand on voit la centralisation non-seulement survivre à l'ancien régime, mais devenir le principal instrument des hommes nouveaux, il faut s'attendre à ce que cette arme des rois produise les résultats les plus extraordinaires dans les mains de la Révolution. C'est de là sans doute que lui vient en partie ce caractère qu'on ne trouve dans aucune autre ; j'entrevois qu'elle fera servir à propager l'esprit nouveau les armes forgées pour maintenir l'ancien. Le même ressort qui, dans les mains de la royauté, assurait partout l'obéissance, assurera partout la révolte.
La Révolution n'aura qu'à s'embarquer sur le fleuve qui fait tout dériver d'une seule source. Il portera la République en un instant aux extrémités de l'État, dans la moindre commune, comme il y portait la monarchie.
Ainsi, premier caractère : une facilité inouïe pour la rébellion, comme il y avait eu auparavant une facilité inouïe pour la servitude.
La prédominance absolue de Paris sur les provinces, qui a tant servi à armer la couronne, servira de même à la renverser.
Quand cette grande tête aura commandé, les membres dociles obéiront; son commandement ira jusqu'au plus petit village. Quiconque tiendra cette tête dans ses mains conduira tout le reste. Mais aussi, malheur à qui la contrariera dans ses caprices, dans ses fureurs, ou seulement voudra la rabaisser d'un degré ! Celui-là se brisera contre le cours accumulé des siècles ; il aura à la fois contre lui et les forces de la monarchie et celles de la République.
Les Girondins en font la cruelle épreuve. Ils veulent décentraliser la France ; par là ils eussent attaqué l'ancien
régime à son foyer. Dans leur système, éclate une réminiscence du gouvernement des pays d'États; ils croient que les provinces sont réellement émancipées, qu'ils pourront s'appuyer sur elles pour y trouver un terrain solide. Ils osent attaquer la domination absolue de la capitale ; aussitôt toute leur force tombe ; car celle qui leur vient des provinces est nulle. Ils apprennent trop tard que la Révolution et la France sont dans Paris.
Chose cruelle de voir les Girondins, se confiant à ce fantôme de liberté et de vie provinciale, harceler chaque jour, provoquer, menacer cette tête toute-puissante, et ne pas se douter que les membres ne sont rienl Le 31 mai approche ; il sera la réponse de Paris ou de la Révolution centralisée à ces téméraires.
Odieux à Paris, que leur restera-t-il? Ceux d'entre eux qui échapperont s'en iront errants à travers les provinces, sans rencontrer nulle part cet état républicain qu'ils ont imaginé. Ils suivront un mirage dans un désert, où tout les repousse. Abandonnées à elles seules, sans l'impulsion de Paris, les provinces n'avaient pas la force de se soutenir dans l'esprit nouveau ; elles retombaient de tout leur poids sous la monarchie. C'est ce que les Girondins purent voir dès qu'ils eurent rompu avec la capitale. Qu'ils aillent chercher la république dans la Normandie, ils y heurteront le royalisme avec Wimpfen. Qu'ils se tournent vers la Bretagne ou la Vendée, le royalisme les y a devancés. En appelleront-ils à Lyon ? là encore le royalisme leur répondra. Même mécompte à Toulon, à Marseille, dans le Midi. Nulle part un point solide, une barrière contre le passé. Il leur faudra revenir dans leur province natale, la Gironde. Loin d'y trouver la République désirée, ils ne pourront y trouver un refuge.
Ainsi, après avoir visité la France entière, ils se convaincront que la république s'était vraiment centralisée dans Paris, comme autrefois la monarchie, et qu'en se brouillant avec Paris, ils se brouillaient avec la Révolution. Sans doute, c'est ce qui les jeta dans l'excès de désespoir qu'aucun parti n'a montré à ce degré. Il ne leur restait aucune issue, maudissant la domination de la capi-
taie et trouvant les provinces impuissantes ou ennemies.
Les Jacobins firent absolument le contraire; par où ils se rendirent quelque temps invincibles à la Révolution même. Elle parut tout dévorer, excapté eux.
Ils ne se trompèrent pas sur les points où était la vraie force. A beaucoup d'égards, ils furent moins novateurs que les Girondins, puisqu'ils n'entreprirent pas de changer l'esprit de centralisation politique, génie de l'ancien régime. Mais ils s'en firent une arme; avant pour eux la passion révolutionnaire et le cours ancien des choses né delà monarchie, comment ne l'eussent-ils pas emporté sur la Gironde? Leur système était plus simple; sans troubler tout ce qu'avait fait l'ancienne France, ils consentaient à en garder l'organisation et le tempérament, à savoir, une tête énorme et des membres d biles.
Tel était le tempérament des partis durant les premiers mois de 1793. L'événement qui va suivre est écrit dans le caractère de chacun d'eux. Ici se retrouve la règle invariable que j'ai déjà signalée dans notre histoire, toutes les fois qu'un parti puissant a voulu exterminer ses adversaires (Saint-Barthélémy, révocation de l'édit de Nantes, massacres du 2 septembre, etc.). Vers la fin de mai, le bruit se répand vaguement que ceux que l'on va détruire s'apprêtent en secret à détruire les autres, qu'il faut se hâter de s'en défaire, si l'on ne veut être leur victime. Qui sait jusqu'à quel point la peur réelle se mêla au calcul?
Il échappait aux Girondins de dire que l'herbe croîtrait dans les rues ; ces prophéties oratoires étaient aussitôt retournées contre eux. Un jour, répondant à une députation, le plus inconsistant de tous, Isnard, s'écrie que l'on cherchera en vain Paris sur les bords de la Seine. Cette déclamation fut prise à la lettre. Il n'y avait plus qu'à en venir aux mains; et comme les principaux Girondins s'étaient désignés à la vindicte publique par des paroles analogues, leur sort est décida d'avance. Ils avaient voulu porter la vie dans toute la France, on les accuse d'avoir voulu la partager. La grande unité jacobine se soulève, avec le génie de notre ancienne histoire, contre ces audacieux; les vrais novateurs politiques sont anéantis, au nom de la Ré-
volution, par les Jacobins, qui se vengent et se perdent en même temps.
Une crainte imaginaire, une panique soulevée à dessein par les uns, éprouvée en réalité par les autres, prépara le soulèvement contre les Girondins, lequel, en écrasant tout un côté de l'Assemblée, inaugurera la Terreur, mettra l'Assemblée en tutelle, changera encore une fois le tempérament de la Révolution.
Le fort a peur du faible; il l'anéantira. Mais dans cette extirpation du faible, combien l'autorité de la Convention est diminuée! La Révolution ne sera plus gouvernée par la tête. Décapitée, elle se cherchera son chef dans la Commune. Encore une fois, une immense consommation de forces, de colères, sans proportion avec le danger réel.
Arrêtons-nous un moment au point où nous sommes arrivés. Voilà une partie des maux que les Français ont endurés ou fait endurer pour s'assurer la vie publique à eux et à leur postérité. Nous ne sommes encore qu'au seuil de cette cité de Terreur; déjà apparaît l'une des différences essentielles entre les hommes de la Révolution et leurs descendants. Les premiers ne pouvaient croire à ce qu'ils possédaient; les autres se vantent presque toujours de posséder ce qu'ils ont laissé périr. Il y avait chez les uns une fureur jalouse par laquelle ils s'accusaient réciproquement de détruire leur droit au moment où ils le pratiquaient. Chez les autres, la vanité croit conquérir ce qu'elle abandonne. Elle célèbre des victoires dont nous ne connaissons que les revers. Bientôt nous verrons les Français, après avoir perdu la liberté, se faire honneur de n'en garder aucun ressentiment, et l'oubli, cette première vertu de la servitude, passer pour la meilleure marque du bon goût.