A QUI APPARTIENDRA LE REGNE DE LA TERREUR
Las de soupçons, de provocations, de menaces, d'injures qui n'étaient pas encore armées de supplices, les Girondins se donnent enfin le plaisir de prendre corps à corps un adversaire et de le dénoncer formellement. Ils commencent ainsi, les premiers, la guerre d'échafaud ; il est vrai que ce fut contre Marat.
A une époque où tout était extrême, Marat avait dépassé l'extrémité de toutes les colères : chez lui, l'espérance ne se distinguait pas de la fureur. Quand on croyait avoir atteint la limite de la révolution, il allait porter plus loin ses menaces et son drapeau noir. Il entrait comme dans une terre inconnue, pleine de meurtres ; il la nommait la Justice et attirait dans ce désert d'épouvante tous ceux qui marchaient après lui. Cette impossibilité de l'atteindre jamais ni de « s'élever à sa hauteur » lui composa une û gure monstrueuse, apocalyptique, qui dominait la foule. Dans cette région inaccessible, il semblait, comme le sphinx, broyer des ossements humains. Le front voilé, chevelu, la face cuivrée, l'œil tout grand ouvert au soupçon, sous d'épaisses arcades sourcilières, les narines dilatées, le nez massif, carnassier, mufle en quête de la proie, la bouche hurlante avec un ricanement de bête fauve mêlé de joie et de fureur, il prenait en pitié comme autant de pygmées Danton et Robespierre. Dans son extase de férocité, il se riait de leur mansuétude.
En Marat, ne cherchez ni lacune ni développement. Dès qu'il se montre en 1*789, il est tout ce qu'il sera en 1793. Seul, il échappe à la condition de toute créature qui vient en ce monde : l'accroissement. Le meurtre, l'échafaud, l'extermination, voilà son cri dès qu'il vient au jour de
l'histoire ; il naît armé de la hache. Dès le premier jour, le 14 juillet, il lui faut cinq mille têtes, le lendemain cinq cent mille. Sur le mur de sa chambre de bain, où il passe sa vie, est écrit, en grandes lettres : la mort; réponse à toute question, remède à tous les maux. C'est la voix qui s'échappe d'un soupirail, la clameur délirante d'un monde de torture. Il sort des flancs d'un passé de mille ans d'esclavage : il en est le produit, la créature informe, le monstre, le rugissement, la torche. Comme ces taureaux que l'on irrite d'avance, dans un réduit caverneux, avant de les lancer tout fumants dans le cirque, Marat a été excité, préparé à la fureur pendant des siècles avant de se montrer à la lumière. Dès qu'il paraît, il crie vengeance !
D'où venait la force de ce « père du peuple? » Il n'était pas la Terreur, mais il l'annonçait ; il la préparait, elle marchait derrière lui ; il en était le précurseur.
Ce « tribun militaire, » ce « dictateur » qu'il évoquait avec des cris de rage, si on le lui eût accordé, serait devenu inévitablement un César sans-culotte. L'idéal de Marat ramenait le monde à l'impérialisme de Caligula. Tout ce qui restait de plèbe antique dut se prendre à cette amorce. L'apothéose de Marat fera revivre l'ancien cri : « Ave, Cœsar! »
Le voyant ainsi monstrueux et hagard, les Girondins crurent qu'il serait une proie facile, que du moins ce se» rait agir habilement d'obliger leurs adversaires à s'identifier avec lui. Durant des mois entiers, Marat occupe la Convention ; il n'y a de place que pour lui dans les discours.
Comme les Montagnards confondaient tous les Girondins avec les Feuillants, les Girondins confondirent tous les Montagnards avec Marat. Dès lors, plus de réconciliation possible ; on s'aveugle à plaisir pour s'entre-tuer dans la nuit.
Obliger les Jacobins de prendre Marat pour drapeau était une tactique habile ; mais Buzot, Barbaroux, Isnard, Guadet, ne surent jamais se contenir ni dans la défaite ni dans la victoire ; leur génie méridional les emporta tou-
jours. Ils parurent trop prendre plaisir à châtier Paris dans « Fami du peuple ». Sans doute, après avoir détruit Marat, ils voudraient se défaire d'autres chefs populaires ; et dans cette voie, où s'arrêter? Déjà le sage Pétion parle d'envoyer àl'échafaud Robespierre et les siens ; le premier qui succombera dans cette lutte ouvrira une brèche qui ne se fermera plus. Cette tète de moins, fût-elle odieuse, combien n'en entraînera-t-elle pas après elle? A qui appartiendra ce règne d'épouvante que chacun voit s'approcher?
Est-ce la Gironde ou la Montagne qui gagnera cette première partie où l'enjeu est Marat? Des deux côtés, on met la même ardeur à le perdre ou à le sauver. Exécrable à la plupart de ceux qui le défendent, plusieurs des Montagnards s'abstiennent, n'osant ni l'avouer ni le renier publiquement. Enfin, les Girondins ont gagné; ils se donnent la joie de le décréter d'accusation.
Leur joie fut courte. Marat se dérobe au décret dans ses souterrains accoutumés. Le 24 avril, il en sort, il paraît devant le tribunal révolutionnaire. « On n'a pas trouvé de péché en cet homme. » Absous, il revient en triomphe, couronné de lauriers, déjà à demi divinisé, porté au milieu de la Convention dans les bras du peuple.
On dit que Robespierre en fut jaloux ce jour-là. Quel moment pour la Gironde! Marat monte à la tribune, comme au Capitule. Il est doux à ses ennemis, clément, protecteur; il sourit. Que présage le sourire de Marat?
Le sort en est jeté; le règne de la Terreur n'appartiendra pas aux Girondins. Qu'en eussent-ils fait?
Chez Vergniaud, Guadet, il y eut le sentiment persistant que les cruautés rendraient la liberté impossible. Ils eurent à cet égard un juste instinct de l'avenir. Même armés du tribunal révolutionnaire, ils hésitaient à en faire usage, méritant ce reproche que je trouve chez des historiens de nos jours, de n'avoir pas su verser le sang. Ils se. gardèrent jusqu'au bout les mains nettes; cela ne vint pas seulement d'un esprit naturel d'humanité, mais de cette pensée réfléchie, si bien confirmée par l'expérience, que les barbaries engendrent la servitude, « On cherche, disait
Vergniaud, à consommer la Révolution par la terreur. J'aurais voulu la consommer par l'amour. »
Au contraire, il y avait dans le parti opposé, chez les Jacobins, une impatience irrésistible de supplices. Ils les pressaient, ils les hâtaient par leurs discours, leurs adresses, leurs reproches. Ce n'était pas seulement chez eux ardeur de vengeance. Ils semblaient croire qu'il y a une certaine vertu dans le sang versé de l'ennemi, et que les choses nouvelles s'engendrent sur les échafauds. La mort était pour beaucoup d'entre eux une idole aux mille bras, avec la puissance de tout réformer. Dans les deux partis, on se faisait de son tempérament naturel un système politique qui s'appelait chez les uns modération, chez les autres, inflexibilité.
Ainsi se résout la question souvent posée, si la Terreur eût été aussi sanglante entre les mains des Girondins qu'entre celles des Jacobins. Les premiers n'en eussent point fait un système ; cette conception ne fût jamais sortie de leur esprit. Qu'ils aient rêvé dépurer le côté gauche, il y en a de grands indices. Mais il est certain que cette violence leur était impossible. Elle n'eût pas duré un moment sans les écraser eux-mêmes. Puisque l'arrestation d'Hébert et le projet d'enquête sur les troubles provoquèrent contre eux l'insurrection qui les anéantit, qu'eûtce été s'ils avaient osé mettre la main sur les chefs révérés de la Montagne?
Ils n'ont pu se soutenir, ayant le droit et la légalité pour eux. Que serait-il arrivé s'ils en fussent sortis ? Toute la ville eût bondi, ils auraient disparu.
Malgré de si grands échecs, la Gironde compte encore sur la force abstraite du droit ; elle établit sa commission des Douze pour rechercher les fauteurs de troubles. Elle a recours à la procédure ; elle lance contre Varlet, contre Hébert, des mandats d'arrêt, comme si elle plaidait dans le palais de Bordeaux. Sur qui s'appuie-t-elle pour les faire exécuter? Où est son armée? où sont ses défenseurs? Dans le jardin national, elle n'a plus pour elle que mademoiselle Théroigne de Méricourt. Des fenêtres du palais, le côte droit a pu voir son amazone, fouettée par le peuple, deve-
nir folle de colère et de honte. Triste présage, si on avait le temps d'y réfléchir.
Il faut avouer aussi qu'un signe fatal, chez les Girondins, fut d'en appeler de toutes les difficultés à une nouvelle élection. Quoi! des votes, des assemblées primaires, tout remis au hasard, quand les Autrichiens sont à Condé ou à Valenciennes ! Se retirer à Bourges, comme le demandait Guadet! Cela suffirait à montrer qu'ils n'étaient pas faits pour commander dans la tourmente. Le péril croissant, le pouvoir revint aux plus audacieux.
Longtemps Danton n'opposa aux Girondins qu'une moquerie débonnaire, les montrant impuissants même au mal. « Ce sont, répétait-il aux siens', de beaux diseurs et gens de procédés. Mais ils n'ont jamais porté que la plume et le bâton d'huissier. » Ainsi, il les protégeait de son dédain; mais ils refusèrent de se sauver par cette voie; ils ne se lassèrent pas de menacer le seul homme qui eût pu ou voulu les défendre. « Votre Danton ! » s'écrie Guadet. Danton répond : « Ah ! tu m'accuses, moi ! Tu ne connais pas ma force. » Lui seul retenait encore les colères amassées contre eux, et ils essayent de le déshonorer par les accusations de Lasource. La réponse de Danton fut le grondement du lion dans son antre. Avec lui se hérisse le Paris de la Révolution. Il se sent déchaîné, libre dans sa fureur. Celui qui le tenait en laisse vient de lui donner carrière.
Ce jour-là, les Girondins détruisirent de leurs mains le rempart qui les protégeait contre la foule. Chaque parti commet à un certain jour une faute impardonnable qui entraîne et explique sa chute.