‹ La Révolution; rev. et augmentée de la Critique de la RévolutionChapitre 16 sur 117 · LOUIS XVI POUVAIT-IL EMPECHER LA LIBERTE DE NAÎTRE · texte numérisé non relu

LOUIS XVI POUVAIT-IL EMPECHER LA LIBERTE DE NAÎTRE

Les politiques, qui ont trouvé tant de moyens d'étouffer la liberté où elle est née, n'en ont encore trouvé aucun pour l'empêcher de naître et de faire explosion là où elle ne s'est montrée jamais; ce problème existe encore en son entier.

La patience des Français avait été si longue, que Louis XVI est excusable de n'avoir eu aucune défiance; il en était là en 1787. Deux ans plus tard, il devait être accablé par des esprits rebelles dont personne n'avait jamais ouï parler. C'est une de ces surprises que tout le génie du monde ne pourrait éviter.

Par l'effet d'une servilité séculaire, il arrive qu'une nation ne donne aucune prise au prince contre les individus ; car personne n'a eu occasion de se faire connaître ou de se connaître soi-même. Voilà l'état de la France, en ces mêmes années, à la veille de 89.

Que faisaient alors Barnave, Thouret, Sieyès, Ver gniaud, Guadet, Roland, Danton, Robespierre et Mirabeau lui-même? Dans quelle nuit d'impuissance ils étaient plongés! Qui pouvait s'en défier? Si la main du pouvoir eût pu les arracher à cette obscurité et les détruire parla proscription, combien les accidents de la Révolution eussent été changés! Mais ils étaient protégés par leur impuissance même; elle empêchait leurs personnes et leurs noms d'arriver à la connaissance du gouvernement ; il était forcé de laisser grandir dans l'ombre ceux qui devaient le renverser; leur néant faisait leur sûreté.

C'est là une des incapacités d'un pouvoir qui n'a jamais été contrarié; il ne sait où chercher ses ennemis; eùt-illa massue d'Hercule, il ne sait où frapper.

50 LA. EEVOLTJTION

Il en est tout autrement d'un peuple chez lequel la liberté s'est développée; les personnes ont donné leur mesure, elles sont sorties de la foule. Il est possible de les saisir pour en faire un exemple de terreur qui augmente la docilité des autres.

Beaucoup d'historiens estimeraient davantage Louis XVI s'il eût ensanglanté le milieu et la fin de son règne par quelqu'un de ces grands coups qui ont souvent retenti dans notre histoire.

Je viens de montrer combien ce coup était difficile à frapper. D'ailleurs cette religion de la force, qui est devenue notre seule croyance, était loin de posséder à ce degré les hommes du dix-huitième siècle.

On se contenta en 1786 des représailles ordinaires contre les parlements : des exils à Troyes, des lettres de cachet ; c'était là l'ancienne tradition dans les débats de ce genre. Le cardinal Dubois en avait tracé la tactique avec un cynisme autorisé par l'expérience. Le parlement céda, comme toujours; et, de bonne foi, qui pouvait soupçonner que derrière lui il y eût un peuple?

Jusque-là Louis XVI était encore maître de lui-même. Mais une fois que M. de Brienne eut accordé la promesse des états généraux, elle emporta toutes les imaginations; le roi ne fut plus que spectateur d'un mouvement qu'il avait déchaîné. En y réfléchissant, on verra que l'énergie n'était possible qu'au moment où il en montra le moins, c'est-à-dire en 1187 et 1788. Cette occasion passée ne se rencontrera plus.

D'ailleurs qu'eût pu faire le roi en 1788? Terrifier la France? l'armée s'y serait refusée. Exiler encore les parlements? mais les exils avaient été fréquents, et qu'avaientils produit? Frapper les chefs populaires? j'ai déjà dit qu'ils s'ignoraient eux-mêmes.

Il eût fallu frapper au hasard et souvent même ses propres amis. Si l'on accuse Louis XVI de n'être pas allé jusqu'au sang, je ne serais pas embarrassé de lui trouver encore d'autres excuses.

Déjà les moyens d'agir commençaient à lui manquer. Dans cette détresse, il chercha un appui. Il crut le trouver

dans ces états généraux, institution illusoire, tombée en désuétude, où le prince et la nation allaient chercher également un refuge l'un contre l'autre.

KECKEE.

La liberté était chose tellement perdue en France, qu'il fallut chercher à l'étranger l'homme qui pût la représenter. Genève fournit les deux hommes dont l'un a commencé la révolution et dont l'autre l'a fanatisée, Necker et J.-J. Rousseau. Necker porta l'esprit d'une petite république modérée dans l'immense monarchie de France. Il entreprit de guérir les maux d'une nation corrompue, par les règles qui maintiennent les Etats prospères. En peu de mois, il devait essuyer la popularité, la haine, l'oubli, et marquer, le premier, le chemin où presque tous devaient le suivre, suspect à la fois et au prince et au peuple.

Il porta la sincérité dans les affaires perdues d'une monarchie aux abois. C'était exactement la contre-partie de l'esprit de Mirabeau qui, jugeant les temps corrompus, voulait les dominer par leur corruption même. L'ovation de Necker devait durer aussi longtemps qu'il contraria la cour; dès qu'il voulut la défendre, le public le tint pour ennemi. On allait entrer dans des régions où il n'y avait plus rien à faire pour des esprits tempérés. La mesure était ce. qui déplaisait à tous, les uns voulant tout garder et les autres tout envahir. Necker n'avait ni les vertus ni les vices que demandaient des temps immodérés, et aujourd'hui la renommée ne sait encore où lui assigner sa juste place, dans une époque où tout devait être excessif.

Vers la fin de son ministère, Necker entreprit une lutte ouverte au profit de Louis XVI. Il était trop tard. Les traits qu'il croyait provoquer contre lui n'atteignaient que

le roi; rien de plus moral et de plus impolitique; il irrite le monstre et ne lui oppose aucune armure. Les amis et les ennemis de la révolution repoussent Necker, ceux-ci pour l'avoir déchaînée, ceux-là pour avoir voulu la retenir.

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