AUTRE CAUSE D ERREUR
Telles sont les raisons que l'on peut donner pour excuser la complaisance de Louis XVI, si l'on ne veut pas tenir compte de la nécessité. A ces raisons on peut en ajouter une autre. Le roi et Necker crurent d'abord que le tiers état n'irait pas au delà d'une réforme matérielle; en cela Necker fut dupe de sa propre science. C'est ce qui a aveuglé si aisément les économistes : ils croient avoir tout prévu par des chiffres, et il se trouve qu'une valeur morale qu'ils n'avaient pas fait entrer dans leurs calculs change l'univers. Toute pensée qui se bornera aux combinaisons de l'économie politique sera infailliblement trompée dans les grandes affaires humaines. On serait trop heureux si elles se débrouillaient si aisément par le doit et l'avoir. Ceux qui ont voulu les ramener à ces deux termes seuls ont été abusés par cette simplicité même. L'espèce humaine est trop complexe, elle est mêlée de trop d'éléments divers pour que l'arithmétique seule suffise à expliquer ou à prévoir sa marche. On ne fait pas de la haute astronomie avec de l'arithmétique ou de la géométrie seulement; il y faut de bien autres accessoires.
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Que de sciences il a fallu inventer l'une après l'autre et mettre bout à bout pour s'élever à la connaissance du sys tème du monde physique! La plupart d'entre elles semblaient n'avoir aucun rapport avec les résultats auxquels elles devaient aboutir *.
Une seule de ces sciences eût été entièrement impuissante; le concours de toutes a été nécessaire. Où l'une était épuisée, l'autre commençait. Si vous vouliez expliquer les révolutions des corps célestes par la seule météorologie, vous prendriez tous les astres pour des météores; vous vous figureriez qu'ils sont régis par les lois de notre atmosphère.
De même pour le système social : que de sciences il faut ajouter l'une à l'autre pour atteindre le vrai ! Si l'on voulait expliquer les révolutions humaines par la seule économie politique, il faudrait se figurer que les grands faits de l'humanité se sont accomplis dans la seule atmosphère de la richesse, de la production matérielle. On se ferait une idée fausse de presque toutes choses.
Demandez à l'économie politique, à la météorologie ce qu'elles renferment, et rien de plus. Admirables sciences qui ne peuvent se suffire à elles-mêmes. Malheur à qui croit découvrir par elles les révolutions célestes ou humaines !
C'est par une confusion de ce genre que le roi se laissa persuader qu'il n'avait affaire qu'à une question fiscale ; dès lors il abandonne les rênes.
Une chose montre à quel point l'inexpérience de la vie publique était arrivée; ce sont les conseillers de la royauté qui ont eux-mêmes amené la Eévolution. La meilleure preuve qu'elle était inévitable, c'est qu'ils lui don-
1. Pour avoir une juste idée des mouvements des corps célestes, il a fallu l'observation, la géométrie (Pythagore, Euclide), la science des pesanteurs spécifiques, la méeanique(Archimède), la science de la chute des graves (Galilée), l'application des sections coniques (Kepler), l'application de l'algèbre à la géométrie (Descartes), le calcul différentiel (Fermât, Leibnitz, Newton), l'analyse (Euler, Lagrange), l'optique (Newton), le télescope (Galilée), la dynamique, la science du mouvement (Laplace), la météorologie.
lièrent ce qu'elle aurait eu toutes les peines du monde à conquérir sans eux.
Il y avait des ferments, des passions, des idées qui s'agitaient confusément dans les esprits. A tout cela manquait un foyer : c'étaient des forces divisées. En les réunissant en une assemblée nationale, la vieille monarchie montra qu'elle n'avait plus l'instinct de son salut; elle faisait ellemême l'ouvrage de ses ennemis.
En convoquant les états généraux, la royauté se jeta dans le gouffre. Kecker crut qu'il dominerait la Révolution par la tribune; il donna à la Révolution la tête qui lui manquait encore.