‹ La Révolution; rev. et augmentée de la Critique de la RévolutionChapitre 19 sur 117 · LA FRANCE A LA VEILLE DE · texte numérisé non relu

LA FRANCE A LA VEILLE DE

Un voyageur qui eût parcouru la France deux ans avant 89 eût vu, au sortir de Paris, de grandes routes royales, les plus belles d'Europe, de magnifiques ponts; mais au milieu de ces splendeurs, point de voyageurs ni de passants; point de circulation; la solitude à cent pas de la capitale. Partout où s'élève un château, les terres en friche, le plus souvent des bruyères, de rares chaumières; et, dans les lieux publics où les hommes se rassemblent, un silence morne, obstiné; nulle expansion, nulle joie; nulle plainte même, comme si les habitants des provinces n'eussent eu rien à se dire, ou qu'ils craignissent d'éclater s'ils commençaient à parler. Signe de résignation, de désespoir, ou présages de tempêtes.

Nous nous représentons toute la France frémissante. Rien n'est plus faux. Le silence de l'ancien régime persistait dans les provinces; elles ignoraient ou attendaient.

Un observateur de sang-froid a pu dire qu'elles eussent attendu « cent mille ans » avant de faire elles-mêmes un changement. « Il faudra voir ce que fera Paris, * voilà le

mot que l'on recueille partout, des Pyrénées aux Alpes, et des Alpes à l'Océan. Les Français, hors de la capitale, « n'osent avoir une opinion ». Quand je lis le voyage de Young, en 87, je reconnais, j'entends, je retrouve à chaque mot la France rurale que j'ai connue. Combien le dedans de l'homme a peu changé! Il n'y a au monde que la liberté ou une foi nouvelle pour renouveler les hommes.

Déjà la tète s'agite, fermente, et les membres restent eacore insensibles. C'est parla famine que la Révolution se montra d'abord aux provinces. Elles ont l'inspiration de la misère; elles souffrent, elles en ont l'habitude immémoriale. Elles sont lentes à espérer, tant elles sont accoutumées à être déçues. Comment croire que le fardeau qui les accable de père en fils puisse enfin être rejeté! Sans doute c'est là une de ces promesses dont elles ont été si souvent amusées; elles ne retomberont pas aisément dans l'embûche de l'espérance; l'excès de leurs maux est le seul sentiment qui les remplit. Mais y porter remède, comment y songer? Cette pensée ne peut naître chez elles.

Malheur aux partis qui se tromperont à ce premier point de départ, et qui prendront les provinces pour base! Ils s'appuieront sur le vide.

Cependant, quand la nouvelle de la convocation des états généraux tomba au milieu de ce monde enseveli, ce fut un miracle de renaissance. De leur profond sommeil, les provinces passèrent à une ivresse de joie. Sous cette enveloppe de mort, il se trouva partout, dans la moindre bourgade, des hommes tout préparés pour écrire dans les cahiers les longues plaintes des générations passées et les vœux de l'avenir. Les forces vives avaient été conservées, on ne sait comment, dans la léthargie séculaire de la France.

En arrivant à Paris, le doute cessait. Dans chaque conversation on sentait qu'une révolution était là, immense, inévitable; personne ne pouvait dire ce qu'elle serait; tous la hâtaient de leurs vœux ou de leurs inquiétudes. Le mot de liberté était prononcé; mais aucune idée distincte n'y semblait attachée : désir, pressentiment vague d'un bien qu'on n'avait jamais connu. Quant au peuple, tous l'ignoraient également, ce qui faisait que les grands ne le

craignaient pas et que les petits ne s'en enorgueillissaient pas.

Un étranger, en 89, a remarqué, dans les premières journées, combien les hommes du monde mêlaient de rires, de nonchalances, de propos insipides, d'indifférence réelle ou jouée, aux événements où toute la destinée se préparait. Us semblaient assister au début d'une tragédie nouvelle bien plutôt qu'à une révolution; soit qu'ils ne crussent pas encore à ce qu'ils voyaient, soit qu'ils pensassent que le rideau allait se baisser et tout rentrer dans la coulisse. Ce n'est que plus tard, au premier sang versé, que cette noblesse rieuse parut enfin prendre sa ruine au sérieux. Alors elle passa promptement à une autre extrémité, de l'insouciance à la terreur.

Comment l'ancien régime n'aurait-il pas été détruit dès qu'il fut attaqué? Nulle communication entre les nobles des provinces, point de moyens de se concerter hors de Paris : l'ancienne servitude, qui avait tout désuni, avait rendu tout fragile.

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