‹ La Révolution; rev. et augmentée de la Critique de la RévolutionChapitre 22 sur 117 · VŒUX DES NON-CATHOLIQUES. — PREMIERE INCOMPATIBILITÉ · texte numérisé non relu

VŒUX DES NON-CATHOLIQUES. — PREMIERE INCOMPATIBILITÉ

Dans ces vœux quels étaient les éléments incompatibles? J'ose dire qu'ils se réduisaient à un seul, l'intolérance radicale du clergé. Ses cahiers s'ouvrent par des demandes d'oppression contre tous les non-catholiques. Le clergé se plaint de l'adoucissement apporté aux persécutions contre les réformés ; il accuse l'édit de 87 de leur avoir accordé les droits civils et surtout le mariage. Il veut les maintenir au ban du genre humain; c'est la voix du moyen âge qui couvre la voix du monde moderne. Vous apercevez là une des difficultés immenses de la Révolution française; le clergé national maudit où les autres bénissent. Voilà les projets, les pensées qui se heurtent, les impossibilités qui naissent. Avant le combat, la haine.

Clergé de Paris : « Quïl n'y ait qu'une religion dominante. »

Évreux : « Que la religion catholique, la seule véritable, soit là seule reçue en France. »

Metz : « Tous les ouvrages de librairie continueront d'être soumis à la censure. »

Mantes et Meulan : « Un comité ecclésiastique sera chargé de dénoncer légalement les ouvrages opposés à l'Eglise, et sur cette dénonciation, le ministère public procédera. »

Ainsi, déjà la menace, l'accusation, la violence contre la pensée. Une partie de la France parle au nom du moyen âge ; une autre, au nom de la philosophie moderne. Quelle puissance pourra les accorder? la force. Mais qu'est-ce que la force dans les choses de l'esprit?

Un point diminuait pourtant la difficulté. Les non-catholiques avaient été si écrasés que leurs plaintes n'étaient

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plus entendues par personne. Dans tout le royaume, qui se souvient des fugitifs religionnaires! Il sort un faible murmure de la Rochelle, de Nîmes et des Cévennes si bien réduites au silence par les dragonnades ; mais aucun écho ne le répète. Encore, dans ce murmure, vous ne pourriez distinguer la demande formelle d'un culte autorisé pour les protestants. Ce sont comme des membres disloqués par une torture séculaire, et d'où sort un tressaillement plutôt qu'une prière. Le moindre serf du mont Jura, comme nous Favons vu, parlait alors plus haut que toutes ces vaillantes églises de la réforme. Ce n'est pas elles qui prétendront donner le moindre embarras aux trois ordres, d'où elles sont exclues. Pas même des vœux distincts. Elles n'oseraient parler en leur nom; il faut que leurs supplications passent par la bouche de leurs ennemis ; car la persécution a supprimé jusqu'à l'embarras de la plainte, tant les longs supplices, les exils, les barbaries de tout genre ont exténué ou refoulé chez les opprimés le sentiment du droit.

Tout ce que l'on accordera de répit aux protestants sera reçu par eux, non comme une dette, mais comme une grâce ; et il est de fait que les protestants se sont trouvés seuls muets, dans un moment où les pierres mêmes ont crié contre l'iniquité. Les bourreaux avaient bien fait leur œuvre ; les supplices n'avaient pas été si impuissants que nous le prétendons aujourd'hui.

Par là, il faut avouer que les églises réformées, ainsi accablées, anéanties, ne purent aider en rien à la Révolution. Je montrerai plus loin que ce fut une de ses misères.

Que les protestants prennent garde de ne pas être ingrats I II aurait fallu, disent-ils quelquefois, user en 89 de plus de ménagements envers le catholicisme. Y pensentils? Le premier de ces ménagements aurait dû être de les retenir sous l'ancienne oppression, puisque c'est là le point sur lequel les cahiers du clergé sont unanimes. Les protestants oublient aujourd'hui les proscriptions, la servitude, les supplices de leurs pères. Les hommes de la Révolution s'en sont souvenus, et ils se sont brouillés par là, dès le premier jour, avec le catholicisme. Est-ce aux protestants à les en accuser ?

Au reste, sur presque tous les autres points, la vieille société se défaisait elle-même ; il était impossible qu'elle durât, puisque les privilégiés condamnaient eux-mêmes leurs privilèges. Les immenses concessions qu'ils faisaient spontanément entraînaient celles auxquelles ils se refusaient encore.

Comment donc ces vœux, qui s'accordaient si bien en théorie sur tant d'objets, devinrent-ils des éléments de guerre, dès que les hommes furent en présence dans la Constituante? Comment la haine succéda-t-elle si vite à l'ardeur mutuelle de justice? Les mêmes hommes qui s'entendaient quand ils étaient loin les uns des autres, se déchirèrent dès qu'ils furent rassemblés. Sans doute que la vue réveilla chez eux le souvenir des inégalités séculaires; les petites causes de haine, imperceptibles lorsqu'ils étaient séparés, se grossirent et devinrent des incompatibilités absolues dès qu'ils se touchèrent.

Les nobles avaient imaginé un tiers état résigné, suppliant, reconnaissant; le tiers état, une noblesse de sages et de philosophes. L'imagination, l'illusion avaient joué un grand rôle dans ces premières espérances; le contact immédiat, la présence replacèrent chacun dans la réalité. On se vit, l'ancienne aversion reparut aussitôt. La dispute des ordres, sur le vote par tête, fit éclater toutes les haines ; c'était déjà la guerre.

La royauté entre en cause. Jusqu'ici nous n'avons vu encore que des suppliants. Ils s'accordent sur beaucoup de points; mais comment seront-ils accueillis, dès le premier jour, par le pouvoir qu'ils tendent à dépouiller? Ce pouvoir, menacé par les vœux des uns et des autres, ne cherchera-t-il pas d'abord à les brouiller entre eux? La politique de désir va se rencontrer avec la seule force réellement organisée, la monarchie. Ici l'on sort des espérances, des souhaits, des chimères. L'histoire commence, et la lutte avec elle.

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