‹ La Révolution; rev. et augmentée de la Critique de la RévolutionChapitre 21 sur 117 · VŒUX DU CLERGÉ ET DE LA NOBLESSE · texte numérisé non relu

VŒUX DU CLERGÉ ET DE LA NOBLESSE

Il est facile de voir, dans les cahiers du clergé et de la noblesse, qu'ils sont moins impatients de changements. Mais ils s'y prêtent, ils s'y confient; chacun d'eux a quelque chose à exiger. D'ailleurs ces deux ordres ont été plus ou moins entraînés vers les tentations de l'avenir, par un esprit qui ne vient pas d'eux, qui les domine et les emporte sans qu'ils s'en rendent compte; où le noble, le prêtre ne sont pas en jeu, reste l'homme. Celui-ci est emporté vers la raison et la justice par un souffle d'humanité auquel il se confie.

Que de vœux, qui sembleraient aujourd'hui démagogiques, émanaient de la noblesse!

Péronne, Montdidier et Roye : « Que les juges soient dorénavant nommés par le roi, sur la présentation du peuple.

« Que tous les membres des cours souveraines et autres tribunaux soient choisis au concours et sanctionnés par le roi. »

Quant à l'égalité devant la loi criminelle, qui l'a mieux proclamée que la noblesse de Clermont en Beauvoisis : « Le crime étant un, il ne doit y avoir qu'une loi pour condamner les coupables ; de quelque rang et classe qu'ils soient, point d'exception pour les coupables. »

Alençon : « Que l'usage abusif des commissions en matière criminelle soit proscrit à jamais et sans restriction, et que tous les juges ou autres qui accepteraient de pareilles commissions puissent être poursuivis comme prévaricateurs et coupables d'attentat à la liberté publique. »

Les trois ordres s'entendent pour demander les mêmes réformes civiles : unité de législation, suppression de la

€2 LA EÉVOLUTION

juridiction des intendants, publicité des tribunaux, égalité et adoucissement des peines, admission de tous aux emplois, répartition égale des impôts. Il n'est pas un seul des principes nouveaux de la société civile qui ne se retrouve à peu près dans les mêmes termes chez le prêtre, le noble ou le bourgeois.

À proprement parler, la noblesse ne se réserve que ses privilèges honorifiques, c'est-à-dire tout ce qu'elle a gardé. La différence tend si bien à s'effacer, que la noblesse d'Alençon demande à porter un cordon ou écharpe pour pouvoir se reconnaître.

x'ar ce qui vient d'être dit,' on voit que les réformes matérielles et civiles naissaient d'elles-mêmes. Tout le monde y consentait dans les finances, les impôts, l'agriculture, le commerce. L'égalité devant la loi était à peu près acceptée. La Révolution sociale se faisait du consentement de tous. La noblesse et le clergé ne prétendaient pas s'y opposer; pour faire passer dans la loi des vœux à peu près unanimes, il n'était pas besoin de si prodigieux efforts et ■d'une telle effusion de sang.

Supposez que la France, se connaissant mieux, se fût proposé dès l'origine ce qu'elle a obtenu, elle n'aurait pas eu besoin de la Révolution. En ramenant chaque chose à l'intérêt fiscal, en se proclamant égaux sous un maître, on eût écarté ce qui complique tout dans les choses humaines, la dignité, la sûreté personnelle, la fierté du citoyen, l'élément moral. On se serait épargné facilement des maux innombrables. Mais on voulut faire entrer l'âme dans les affaires ; on y fit entrer les tempêtes. Les Français se mirent en tête d'être libres; la liberté apporta le glaive dans le monde. Le reste, ils l'auraient obtenu sans tirer l'épée.

Ce sont là des choses sur lesquelles on ne peut trop insister, puisque tant d'écrivains de nos jours ont découvert je ne sais où que les Français de 89 ne se souciaient pas de la liberté publique. C'est pour la liberté, et pour elle seule, que toutes les journées de la Révolution ont étéfaites, le sol ébranlé, les fleuves de sang versés. C'est pour elle et non pour autre chose que tant de millions d'hommes sont

morts. Le progrès des droits civils ne demandait rien de pareil.

C'est elle qui brouilla tout, perdit tout. Les Français entrent en révolte contre la suite entière de leur histoire. Une génération se retourne contre le passé. Ces mille trois cents ans, comme on disait alors, se redressent contre elle avec fureur. Dès que la liberté se montra, toute l'ancienne histoire se souleva pour la repousser, la guerre fut dès lors au fond des choses. Dans cette lutte inégale, que deviendra la génération rebelle de 89? le danger ne la poussera-t-il pas au désespoir, le désespoir à la fureur? et, dans cette confusion, le pouvoir absolu n'a-t-il pas toute chance de renaître de lui-même? Déjà on eût pu pressentir, que les Français ne recouvreraient la paix ou du moins son semblant, qu'en renonçant à cette ambition inconnue avant 89, c'est-à-dire à la chose même pour laquelle ils faisaient une révolution.

Tout était facile dans l'ordre civil, tout parut impossible dans l'ordre politique ; la France se trouva avoir à vaincre la France. Jusque-là, la multitude s'était ralliée au pouvoir royal; elle avait l'habitude de tout recevoir de ses mains ; elle se relève et veut se hausser au niveau de son maître ; voilà la guerre inévitable.

La constitution politique qu'il semble si facile d'écrire sous la dictée des auteurs des cahiers, c'est-à-dire de tout le peuple, sera effacée à mesure qu'elle sera composée; la postérité n'en connaîtra que l'ombre.

Ainsi tombent d'avance les subterfuges de la postérité, si elle prétend jamais concilier le pouvoir absolu et la Révolution, comme si la Révolution n'avait pas été faite pour abolir le pouvoir absolu !

Je veux faire une hypothèse étrange. Je suppose que le tiers état, en 89, se fut résigné à la dépendance et à l'égalité sous un maître, il eût trouvé l'appui d-e ce maître dans presque tous les cas. Et que pouvaient dès lors contre le tiers les deux autres ordres désarmés, souvent désunis, que leurs propres concessions entraînaient forcément à des concessions nouvelles? Rien n'est plus vrai à ce point de vue, que de dire que les assemblées provinciales de Neckeiy

en se développant, suffisaient à garantir l'avenir, tel que nous l'avons fait ou accepté. Les réformes civiles se seraient accomplies de concert avec la monarchie, qui en avait pris l'initiative.

Le malheur est que le tiers état ne se contenta pas de l'égalité sociale; il prétendit sortir du néant et entrer dans la vie publique, non point en apparence, mais en réalité. Il voulut de plus une constitution véritable qui l'affranchît de tutelle ; il osa vouloir être libre, chose que personne n'avait prévue et qui passa bientôt pour un monstre. Dès lors tout devient obstacle, inimitié. Il se brouille avec le pouvoir absolu, son ancien allié, et il a contre lui la force accumulée des temps ; il s'arme contre son histoire ; il s'aliène la royauté, et celle-ci cherche ses appuis dans la noblesse et le clergé.

Alors on se sent embarqué sur des mers inconnues d'où personne n'est retourné. La tempête arrive de tous côtés. On se repent des vœux qu'on a faits contre soi-même. Chacun revient en toute hâte à sa nature, la noblesse au culte de la monarchie absolue, le clergé à l'intolérance. De tant de paroles de conciliation, il ne reste que la force des choses. Le-peuple demeure seul; cet isolement l'exalte, et la guerre intestine et étrangère sort de ces mille vœux qui tous étaient pour la concorde.

La nature a mis un bandeau sur les yeux des nations, et cela est heureux. Elles ne s'imaginent pas combien elles simplifient leurs affaires quand elles renoncent à la liberté qui seule rend les choses difficiles en y faisant entrer la dignité humaine. Ne divulguons pas trop ce secret; si elles le savaient, elles se referaient toutes esclaves.

Page 1