‹ La Révolution; rev. et augmentée de la Critique de la RévolutionChapitre 24 sur 117 · SOCIÉTÉS POPULAIRES. — LES FRANÇAIS PUNIS DES FAUTES DE LEURS PERES · texte numérisé non relu

SOCIÉTÉS POPULAIRES. — LES FRANÇAIS PUNIS DES FAUTES DE LEURS PERES

Dans un pays toujours esclave, les livres n'eussent jamais suffi à réveiller les masses du peuple.

Après que les grands écrivains du dix-huitième siècle eurent achevé de paraître, la Révolution n'était accomplie que dans quelques esprits. Comment la faire descendre dans le cœur du plus grand nombre? La religion nationale, qui partout ailleurs a été le vrai moyen de populariser toute chose, était en France l'adversaire naturel des innovations.

Il fallut donc chercher une autre voie pour répandre la vie nouvelle. Jamais les livres ne produiront une révolution durable, si l'on n'y ajoute la parole publique. C'est elle seule qui porte et communique la vie.

L'orateur, le prédicateur, le missionnaire ne sont pas seulement les messagers des vérités qu'ils annoncent, ils en sont aussi les garants, les témoins. C'est par là qu'ils agissent sur la foule.

Si le seizième siècle n'avait eu que des écrivains et des livres, jamais il n'aurait enfanté la Réforme. Il fallut que les théologiens devinssent missionnaires. Les livres de Luther, de Calvin, de Zwingle firent des théologiens. Leur parole vivante, répétée, commentée par des orateurs émus, fit la révolution religieuse.

De même Montesquieu, Voltaire, Rousseau ne seraient jamais sortis d'une étroite enceinte, ils n'auraient jamais apparu sur la place publique, si la parole ne s'en fût mêlée. Ce qui remplaça dans la Révolution l'œuvre des missionnaires et des prédicateurs, ce furent les sociétés populaires. Là est un des caractères essentiels de cette Révolu-

tion ; elle s'éveilla, elle grandit, elle se développa avec les sociétés populaires; elle tomba et disparut avec elles.

L'ignorance prodigieuse où l'ancien régime avait laissé la nation française eut pour première conséquence la nécessité et la domination des clubs, seule force par laquelle une pensée pût parvenir à l'oreille du peuple. De là ces sociétés devinrent l'âme même delà Révolution. Par l'effet naturel de l'ancienne centralisation, la société mère des Jacobins rayonna sur tout le territoire. Elle eut sur chaque point, ville ou village, une succursale obéissante qui répéta au même moment le mot d'ordre, l'instruction partie du centre.

La moindre de ces sociétés devint l'image parfaite de la société mère de Paris. Il y eut dans chacune d'elles un petit Danton ou un petit Robespierre, suivant la différence des époques. Ainsi les idées de la Révolution se répandirent d'échos en échos par des milliers de bouches. Ces principes, qui seraient restés lettre morte dans les livres, éclairèrent subitement une nuit de mille ans. Aucune puissance ne pouvait lutter avec ces sociétés. Elles s'imposèrent aux trois grandes assemblées législatives; elles venaient à la barre, et c'étaient des ordres qu'elles donnaient. La pensée sortie du club des Jacobins circulait en quelques jours à travers toute la France, et revenait à Paris éclater dans la Législative et la Convention, comme un plébiscite irrévocable. Là fut le caractère peut-être le plus nouveau de la Révolution. C'est ce qui projeta ses idées avec la rapidité de l'éclair. Les provinces, si mornes il y avait à peine deux ans, furent illuminées du feu qui éclatait à Paris. Mais il en résulta aussi qu'il suffit de mettre fin à ce rayonnement électrique des clubs pour que tout changeât en quelques mois. Alors l'ancienne ignorance reparut; et là encore les Français furent punis des fautes de leurs pères.

Page 1