A PRÉPARÉ LES LIBERTÉS NOUVELLES
Voici un point constant dans notre ancienne histoire. A mesure que de nouvelles provinces étaient annexées à la France par la conquête ou par les traités, elles perdaient leurs anciens droits et n'en acquéraient pas de nouveaux. En vain réclament-elles des libertés qui leur ont été assurées par les capitulations, elles ne peuvent en retenir même une ombre. Tout au plus obtiennent-elles que leurs droits seront suspendus, et non abolis. Mais cette différence se réduisait à un mot, puisque les garanties une fois suspen dues ne reparaissaient jamais.
Après quelques murmures, les peuples ainsi fraudés se taisaient, soit que l'avantage d'être attachés à un grand pays ne leur semblât pas être acheté trop cher par l'abandon de leurs anciens droits , soit que l'exemple de la soumission et de la servitude des autres fût contagieux et parût la seule règle légitime. Chose singulière, on ne pouvait faire partie de la France qu'en se voyant réduit à une condition très- voisine de l'esclavage; pourtant on consentait à cet échange ; on s'y prêtait sans doute aussi parce qu'on se sentait associé à de grandes destinées et que l'avenir devait tout réparer au centuple.
Je n'ai fait qu'entrer dans l'histoire de la Révolution; déjà je marche au milieu des sophismes accoutumés qui s'entre-croisent pour me fermer la route.
J'ai vu presque tous nos historiens applaudir à la destruction des libertés provinciales dans l'ancien régime. 11 était bon, suivant eux, que tout fût réduit en poussière; cela devait rendre plus facile la tâche de la Révolution.
Ce sophisme, je suis obligé de le contredire dès les pre-
miers pas, puisqu'au contraire la province, qui se souvint en 88 et 89 de ses libertés locales , fut la première qui donna naissance à la Révolution. C'est en évoquant le souvenir de ses assemblées locales, de ses droits historiques, que le Dauphiné donna l'exemple de la résistance contre l'ancien régime. C'est par là qu'il fournit un premier levier à l'opinion nouvelle; il fit plus : il donna une forme, une règle que toute la France suivit. La petite assemblée provinciale de Vizille fut le germe de l'Assemblée nationale. Ce premier groupe attira un moment tous les yeux; il fallait un embryon qui en se développant pût devenir la Révolution. Les états du Dauphiné, plongeant profondément dans le passé, furent le germe. Tant il est vrai que la liberté ne peut se passer d'ancêtres. Si l'on parvenait à effacer la mémoire, on étoufferait l'avenir