Janvier
maître. D'ailleurs la monarchie de l'ancien régime, en les foulant toutes également aux pieds, les avait toutes réduites en poussière. Nulle d'entre elles ne conservait un seul droit vivant. La mémoire même en était extirpée. Ces corps sans âme pouvaient donc aisément se rapprocher, se fondre, se dissoudre dans un même moule; argile inerte que l'Assemblée nationale pétrit à son gré pour en composer la figure de la France nouvelle. •
L'Assemblée en fit quatre-vingt-trois départements; elle aurait pu tout aussi bien en faire cent ou cent vingt, comme le demandait Mirabeau. La matière patiente eût également obéi à l'artiste.
Ce qui dans d'autres peuples a été à peine possible par des invasions, des exterminations séculaires, des cataclysmes qui avaient aboli la géographie historique, avec la mémoire des races humaines, n'exigea en France qu'un arrêté de quelques lignes.
Dans la Grèce moderne, l'anéantissement d'une partie des peuples indigènes, le silence, le désert, la barbarie n'ont pu réussir à extirper entièrement les premiers linéaments de la configuration historique de la Grèce, dont la Messénie, l'Arcadie, l'Argolide, gardent encore aujourd'hui au moins une ombre.
De même en Italie. L'ancien dessin de l'histoire italienne a été maintenu en dépit de tous les autres changements; encore aujourd'hui il y a une Lombardie, une Vénétie, une Toscane; par où Ton voit que la Péninsule a conservé sa forme dans le travail des temps. Il en faut dire autant de l'Espagne, qui a encore une Castille, une Catalogne, une Andalousie; car, chez ces peuples, aucune haine ne s'attache à leur passé national; nul n'a cherché à l'effacer jusque dans les lignes et les diversités naturelles ou artificielles du territoire.
Deux choses opérèrent ce prodige chez les Français : premièrement le désir, qu'aucun peuple n'eut au même degré, de s'unir étroitement; de se pénétrer, d'une fron- 'tière à l'autre, de n'avoir partout qu'un cœur et une âme; et ce fut là une des inspirations sacrées de la Révolution. Deuxièmement, ce désir de se fondre en un seul corps
trouva une singulière facilité dans le délabrement et la ruine morale où la royauté avait conduit les provinces.
Mais ici il ne faut pas tant se hâter d'applaudir, et nos historiens, qui ont félicité la royauté d'avoir préparé l'union par l'anéantissement de la vie provinciale, sont contredits par l'expérience et par la raison; car celle-ci nous apprend qu'il n'est jamais bon pour un peuple qu'une de ses forces vitales soit extirpée ; nous savons d'autre part que le mal a produit le mal, et non le bien.
Si, en effet, il a été plus facile à la Constituante de rapprocher des membres morts, son but était néanmoins de leur rendre la vie morale et politique. Yoilà ce qu'elle a voulu et dû vouloir. Mais c'est là aussi ce qui lui a été impossible; et nous verrons bientôt qu'une des causes de calamité pour la Révolution est venue précisément de ce que les provinces, n'ayant pu se ranimer instantanément à la vie publique, sont restées à la merci de la capitale, où tout a dû se concentrer.
Ainsi cette Révolution immense n'a eu qu'un seul foyer: celui-là éteint, tous les autres devaient l'être à la fois; un certain équilibre, dont ne peuvent se passer les peuples même dans leurs plus grandes ivresses, a presque toujours manqué; le colosse à la tête prodigieuse a gardé des pieds d'argile.
Le mal que l'ancien régime avait fait aux provinces en les exténuant est donc resté le mal; il n'a pu être corrigé par les combinaisons et le scalpel de la Constituante. Aujourd'hui même, après soixante-dix ans, je ne saurais dire encore si ces membres refroidis pendant des siècles ont commencé réellement de revivre î