Mars, avril, mai
les trois ordres une seule voix pour les défendre ou pour les regretter? Pourtant il en fut ainsi. On ne leur fit pas même leur procès. Dès qu'il s'agit d'eux, ils disparurent à la première parole de Thouret, rapporteur de la loi sur l'organisation judiciaire; la question ne se posa jamais si l'on devait en conserver même une ombre.
Un an auparavant, on eût dit qu'ils étaient inséparables de l'idée de justice en France, tant leurs racines étaient profondes dans le passé, tant leurs prétentions étaient invétérées: et, au premier souffle, ils s'évanouirent sans que jamais personne ait entrepris seulement de leur adoucir la chute. Deux ou trois parlements de province, celui de Bordeaux par exemple, essayèrent de refuser d'enregistrer la loi qui les anéantissait ; cette protestation, aussitôt retirée par la peur, parut odieuse et ridicule; elle ne servit qu'à montrer l'unanimité de la France à vouloir les détruire.
J'en dis autant de l'organisation administrative. La royauté ne trouva pas un mot pour défendre le régime et la centralisation des intendants. Ceux-ci furent condamnés dès qu'on eut rappelé leur nom ; une telle unanimité sur ces matières donne une grande majesté aux délibérations de la Constituante, en tout ce qui touche à l'organisation civile. On croit assister aux discussions d'un corps savant; cependant l'orage gronde à la porte. Sur chacun de ces points fondamentaux, il semble que la parole même de la civilisation s'impose à tous; les uns la subissent par entraînement , les autres par nécessité ou par un sentiment d'équité; car il ne faut pas méconnaître, dans l'ordre de la noblesse, ceux que la philosophie ou une générosité naturelle avait gagnés aux intérêts même de leurs adversaires. Une chose est constante, tous paraissaient s'unir dans l'évidence.
Parmi tant d'hommes de loi qui formaient la représentation du tiers à la Constituante, il n'y en eut pas un seul qui eût seulement l'idée de représenter ce qui avait été iïime des légistes dans l'ancien régime, c'est-à-dire l'émanation de tous les pouvoirs, du pouvoir royal.
Là fut la vraie Révolution; elle était au fond même des esprits.
Il est frappant en effet que, dans une si nombreuse assemblée d'hommes de loi, le tempérament français parut entièrement changé; car il ne se trouva personne pour soutenir les vieilles idées dont s'étaient nourris pendant tant de siècles les juristes, et qui avaient été le fléau de l'esprit français, je veux dire : les théories du Bas-Empire sur le pouvoir.
Si donc l'on me demandait en quoi le changement fut le plus grand de 89 à 91, je n'hésiterais pas à dire que ce fut dans cette rupture absolue des hommes nouveaux avec la tradition byzantine et impériale , qui depuis Charles V jusqu'à Louis XVI avait été la tradition constante de l'ancien régime. Là je saisis l'esprit même de la Révolution. Le principe byzantin sur lequel les légistes, d'accord avec la royauté, avaient assis l'ancienne société, ce principe qu'une fausse érudition et un jugement altéré, chez nos historiens, ont rétabli de nos jours, s'effaça de toutes les lois, grâce à l'œuvre de la Constituante. Elle y procéda avec une sûreté, une unanimité, une force invincible, qui ôtait jusqu'à l'idée d'une résistance.
A mesure que ces principes byzantins étaient extirpés de notre organisation (et tout le monde alors y concourait), l'esprit moderne apparaissait de lui-même sous cette rouille empruntée. Les discussions de la Constituante sur ces points n'étaient jamais des combats. La lutte ne pouvait s'engager sur ce terrain. Il n'y avait entre les orateurs que des questions de nuance. Quant au principe nouveau, il n'était jamais mis en doute.
Mirabeau, La Fayette, Thouret, Rabaud Saint-Etienne, Chapelier, Target, Duport, Sieyès, Tronchet, furent les pères de la liberté, tous unanimes en ceci, qu'ils crurent que les Français la voulaient; et s'il est vrai qu'ils se sont trompés, qui n'aurait été trompé comme eux? qui ne se serait fié à la vérité de tant de démonstrations nationales, à la durée de tant de serments, à la sincérité de tant de promesses, à la sûreté de la parole de vingt-six millions d'hommes? Si ce fut une illusion, avouons qu'il n'y en eut pas dans le monde de plus excusable; et si ce fut un piège tendu par une nation à quelques-uns, avouons que la gloire
est pour ceux qui se sont laissé abuser, et qu'ils ont gagné à cette embûche une mémoire immortelle. Ah! qui oserait se plaindre jamais de souffrir pour la liberté, quand ceux qui ont voulu la fonder ont payé si cher leur crédulité!