OU ÉTAIT LA DIFFICULTE DANS LA RÉVOLUTION
Ainsi tout était facile, tout s'accomplissait de soi-même, tant que Ton ne touchait pas au pouvoir. Les choses, les lieux, les souvenirs, les intérêts, les privilèges, les parentés et les hostilités de race, les idiomes même, tout cédait. La Révolution était faite. Mais le jour où l'on voulut la liberté politique, tout changea, et l'on sembla se mesurer avec l'impossible. Alors naquirent les tempêtes. On parut s'insurger contre la nature des choses.
La difficulté dans les affaires humaines n'est pas le côté matériel; il se développe, pour ainsi dire, inévitablement par une force cachée; je ne vois pas qu'à aucune époque, l'homme ait eu besoin de s'armer de tant de tonnerres pour s'élever d'un degré dans la richesse ou dans le bienêtre. Du moins n'y a-t-il pas de révolution dans le monde qui ait été entreprise pour cette seule'conquête.
Mais qu'il en coûte pour faire avancer l'homme d'un seul pas dans l'ordre moral! Là est vraiment l'obstacle. Si vous prenez l'une après l'autre toutes les révolutions, vous verrez que les plus grandes se sont proposé de changer l'homme intérieur.
Déplacer les choses n'est pas ce qu'il y a de plus malaisé; mais déplacer les sentiments, en acquérir de nouveaux, s'enrichir dans les choses invisibles, là est le problème. Un sentiment non encore éprouvé, une manière nouvelle do considérer la vie, c'est pour cela qu'il a fallu franchir des torrents de sang.
Voulez-vous donc savoir si une révolution a réussi ou non, ce ne sont pas les choses qu'il faut regarder, c'est l'homme ; car c'est pour lui que la révolution a été faite. Si vous trouvez qu'il n'a pas été transformé au dedans, que son intérieur n'a pas été modifié, dites hardiment de cette révolution qu'elle n'est pas achevée ou qu'il y a été infidèle.
Il n'est rien au monde sur quoi les Français se fassent plus d'illusion que sur ceci : ils voient les choses changées autour d'eux , et ils en concluent que les principes fondamentaux de leur Révolution ont acquis une pleine victoire. En cela, ils se contentent trop aisément.
La vérité est que le développement matériel s'accomplit par une sorte de végétation à laquelle rien ne peut s'opposer. Les choses se transforment, elles se déplacent par la vertu seule du temps. Par exemple, il y avait déjà avant la Révolution une foule de petits propriétaires. Selon Necker, le tiers des terres leur appartenait. Aucune puissance n'était en état de s'opposer dans la division de la propriété à cette progression. Elle s'accomplissait en dépit de tous les événements, par la seule raison que ce mouvement avait commencé en dehors de la politique; il fut accéléré par la Révolution. Mais il n'était pas besoin de la Révolution pour autoriser ce qui s'était préparé sans elle.
C'est sans doute pour cela que les amis de la liberté, en France, font quelquefois si aisément des aveux désespérés. L'un d'eux regrette que la Révolution ne se soit pas accomplie au nom du pouvoir absolu. Il pense qu'un despote eût été moins destructeur de l'esprit de liberté que ne l'a été le génie de la nation elle-même. On ne peut guère faire une déclaration qui ressemble mieux à une satire f .
Un autre esprit non moins indépendant 2 conclut qu'il vaudrait mieux pour nous être encore à la veille de 89, et
1. « J'incline à croire qu'accomplie par un despote la Révolution nous eût laissés peut-être moins impropres à devenir un jour une nation libre que faite au nom de la souveraineté du peuple et par lui. » Tocqueville, l Ancien Régime et la Révolution.