‹ La Révolution; rev. et augmentée de la Critique de la RévolutionChapitre 56 sur 117 · MIRABEAU ET ROBESPIERRE · texte numérisé non relu

MIRABEAU ET ROBESPIERRE

Entre la pensée publique de Mirabeau et sa pensée secrète et vénale, où était la véritable? où était le vrai Mirabeau? C'est là un grand problème moral.

Comment le même homme a-t-il pu vivre, je ne dis pas deux ans, mais un jour, partagé entre deux systèmes si contraires? comment a-t-il pu porter en lui ces deux hommes qui s'entre-détruisaient, et montrer partout à chaque moment ce front d'airain qui commandait à tous? Sans crainte de se démasquer, il préside les jacobins et leur tient tête pendant des heures. Il ôte la parole à Robespierre, qui laissait percer déjà au moins ses haines. En public il armait la Révolution contre le prince, en secret il armait le prince contre la Révolution. Où était sa pensée, son opinion, son penchant? de ces deux Mirabeau. quel était le véritable?

196 LA EÉVOLUTION

On le chercherait vainement dans ses opinions directement opposées, qui s'anéantissent l'une l'autre et chacune avec la même puissance, sous des formes différentes : amples, magnifiques, impétueuses, dominatrices quand il s'adresse au peuple à la face du jour; brèves, concises, ramassées quand il parle à l'oreille du prince, dans ses notes vénales écrites à la dérobée. Comment a-t-il pu porter ce secret sans en être jamais oppressé? Était-ce que ces deux politiques se détruisaient l'une l'autre et que Mirabeau ne portait en lui qu'un scepticisme absolu, un vrai néant? La somme de ses idées, de ses intentions, aboutissait- elle donc à zéro?

Non, un tel homme n'est pas un pur néant; et les questions qu'il soulève sont sans réponse, si l'on n'admet pas que dans les replis de cette âme profonde et corrompue, parente de Machiavel, il y eut un troisième Mirabeau, qui,, prétendant concilier les deux autres, ne disant le fond de tt sa volonté à personne, ni au peuple ni au prince, ne conversait qu'avec lui-même, et emporta son secret dans la mort. Celui-là, dans ses derniers replis, eût avoué à lui-même qu'il voulait maîtriser la Révolution par le roi, le roi par la Révolution, être à la fois le tribun et le ministre, sauver le peuple et le prince, en les jouant l'un et l'autre; rêve criminel, dernier refuge où se retirait dans une fausse paix cet incomparable génie. C'est du fond de cet antre que ce sphinx au double visage, s'absolvant dans sa conscience, bravait les soupçons de son temps et les accusations de la postérité.

Il n'a pas été possible à Mirabeau d'effacer les immenses services qu'il a rendus à la Révolution; son travail souterrain ne prévaudra pas contre son œuvre éclatante : il n'a trahi que lui-même.

Tant qu'il vécut, il fut le lest et la raison de l'Assemblée. Sa puissante tête contre-balança la foule. Après lui le gouvernement échappa à l'Assemblée et passa à la place publique. Il n'y eut plus personne qui osât gourmander les tempêtes. L'imprévu, l'inconnu, régnèrent. En face de ce génie foudroyant de Mirabeau, se trouve un homme que l'on discerne à peine, tant il fait peu de bruit : c'est Robes-

pierre; mais chaque jour il fait un pas, et toujours dans la même direction. A mesure qu'une pierre est arrachée de l'ancien édifice, il en ébranle une autre; quand celle-là a cédé à son tour, il descend plus bas jusqu'à ce qu'il ait touché aux premiers fondements. Au lieu de la marche tortueuse de Mirabeau, Robespierre représente la ligne droite, inflexible, géométrique, qui ne dévie jamais, qui avance toujours avec la persistance sourde d'une force élémentaire. Tant qu'aucun obstacle ne se présente, il marche avec une sorte de placidité et de douceur philanthropique vers le gouffre. Il découvre le premier les abîmes, marque d'avance le chemin des ruines. Ses discours ressemblent à des corollaires de géométrie. Ils en ont la froideur, la sécheresse.

A chaque progrès que fait la Constituante, il semble lui dire : Encore plus loin! Mais si un jour une résistance s'oppose à cette force aveugle, mathématique, que restera-t-il de cette patience et de cette humilité? quel changement se fera dans ce tempérament de glace? n'est-il pas probable que cette force ainsi ménagée, accumulée, toujours persistante, toujours victorieuse, même dans ses défaites, sera à la fin plus dure que les rochers et qu'elle broiera tout sur son passage? L'homme disparaîtra, le système seul subsistera.

Personne peut-être, moins que Robespierre, ne se doutait alors de l'homme qu'il renfermait en lui. On voyait en lui un philanthrope, et il ne se jugeait pas bien différemment.

Il s'ignore, et il faudra qu'un événement imprévu le dévoile à lui-même ; ce moment n'est pas encore venu.

398 la. bévolution

Page 1