‹ La Révolution; rev. et augmentée de la Critique de la RévolutionChapitre 58 sur 117 · LA. NOBLESSE FRANÇAISE · texte numérisé non relu

LA. NOBLESSE FRANÇAISE

On a vu plus haut quel obstacle se rencontrait dans l'ancienne dynastie. Cette même impossibilité se retrouvait par d'autres raisons dans la noblesse française.

Qu'est-ce qui l'empêchait de se constituer à l'anglaise? Son histoire. Quel droit la noblesse française avait-elle de commander, elle qui, depuis des siècles, n'avait su que servir? Première expiation de sa longue domesticité; il aurait été impossible d'en tirer une chambre des lords qui eût sa raison d'être dans le passé.

L'humeur de la noblesse, dans le présent, ne s'opposait pas moins que ses traditions à l'établissement d'un gouvernement aristocratique; car elle voulait, à sa manière, l'égalité. Elle demandait à tout prix qu'il n'y eût aucune différence entre la grande noblesse et la petite. Cette manie d'égalité niveleuse ne laissait aucune chance à la hiérarchie, fondement d'une constitution à l'anglaise. Que tous servent plutôt que quelques-uns dominent! Ce tempérament est le contraire d'une aristocratie faite pour commander.

Après tout, la noblesse d'âme, la fierté d'esprit, sont les •seules puissances devant lesquelles les hommes se résignent à s'incliner, même libres. Là est la vraie hiérarchie; où elle manque, aucune prétention ne peut la remplacer.

La noblesse française avait manqué de toute fierté dans les deux derniers siècles. Elle avait donné l'exemple de l'apostasie religieuse, dès qu'elle y avait trouvé son intérêt. Le grand reniement du dix-septième siècle, après celui de Henri IV, acheva de briser en elle tout caractère. Elle avait vendu sa foi religieuse, comment aurait-elle pu fonder la foi politique? Dans la Fronde, elle montra l'esprit d'intrigue sans ambition. Rebelle au Mazarin, elle se prosterne

dès que le prince paraît. On vit alors son néant; elle n'avait guidé les Français vers aucune liberté.

Au contraire, elle avait été plèbe par la rage de servir, plèbe par le goût des emplois dépendants et lucratifs, plèbe par la vanité sans orgueil, par la soumission aveugle, par le besoin de courir au-devant des caprices d'un maître. Pourquoi maintenant cesserait-elle d'être peuple, depuis que le peuple avait vaincu?

Les nations n'ont supporté l'inégalité que lorsque les classes supérieures ont eu un instinct d'indépendance qui manquait aux autres. Lorsqu'au contraire, ces classes ont donné l'exemple de l'obéissance à un maître absolu, il a été impossible de faire comprendre aux petits pourquoi, une fois émancipés, ils devaient continuer à s'humilier devant des grands si longtemps humiliés.

On ne peut donner le nom d'aristocratie aux nobles de France, qui n'avaient retenu dans l'État aucun pouvoir. Ils étaient les premiers esclaves dans l'ancien régime; comment pouvaient-ils avoir la prétention de régner dans le nouveau?

Là aussi, le passé engendra le présent; l'anéantissement politique de la noblesse, dans la vieille France, causa son anéantissement dans la France de la Révolution.

Les classes supérieures, chez nous, voient avec surprise, et quelquefois avec indignation, le flot montant de l'égalité que rien n'arrête. Mais c'est le pouvoir absolu qui a créé cet esprit. Il a tout jeté dans la même poussière; celle qui est dorée n'en est pas moins poussière ; c'est ce que les peuples aperçoivent clairement, même au plus fort des tempêtes civiles. Ils ne respectent rien de ce qui ne s'est pas respecté.

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