LA BÊTISE, DIVINITÉ MODERNE
La question qui se présente est celle-ci : comment a-t-il été impossible à la contre-révolution d'amuser, d'éconduire, de tromper le peuple, qui ne demande ordinairement qu'à être trompé? Chose si aisée en d'autres temps, et chez d'autres nations.
Cette impossibilité eut plusieurs causes qu'il importe de signaler, et d'abord, le soupçon né de la conscience subitement acquise d'avoir été opprimé pendant des siècles, les mille voix de la presse qui empêchaient la foule de se rendormir, l'inquiétude d'une révolution encore si nouvelle, la curiosité, la passion, surtout la simplicité des esprits. C'est elle qui déconcerta les manèges les plus subtils. Le peuple était novice; c'était sa meilleure garantie contre les sophismes. Il ne les eût pas même compris. Son intelligence n'avait pas été altérée; il était encore tout instinct, et l'instinct ne le trompait pas.
Suivez ces premières vues; vous trouverez d'abord que le peuple n'a pu être abusé, parce que personne ne s'est donné sérieusement la peine de l'abuser. L'ancien régime se dressa avec une franchise de haine désespérante pour lui. Il fit déclarer la guerre; dès ce moment, quel moyen lui restait-il d'endormir les Français? Que servaient les déclarations de la cour, quand chacun voyait l'ennemi en armes, poussé par les émigrés, à la frontière? La partie du peuple la plus accoutumée à se payer de mots eût vainement voulu s'abuser. Les choses parlaient, elles apportaient l'évidence.
Il fut même impossible d'amener les cabinets étrangers à user de dissimulation. Les plus habiles, ceux qui étaient
dans la voie de Mirabeau, conseillaient aux puissances étrangères de se cacher sous le mot de liberté. Le mot était trop nouveau; les cabinets refusèrent ce détour. Ils ne devaient comprendre la valeur de ce conseil qu'en 1814. Grâce à la fureur qui était chez tous les partis, la vérité était chez tous. Louis XVI avait son veto, Marie-Antoinette sa correspondance de chaque jour avec l'étranger. Brunswick eut son manifeste. Ceux qui furent amusés en 1814 n'auraient donc pu l'être en 1*791 et 179.2, quand même ils l'auraient voulu. Rois et peuples combattaient à découvert.
Secondement, j'ai déjà laissé entrevoir que le peuple ne put être trompé parce qu'il ne circonscrivait point alors la Révolution à une question purement matérielle; il suivait, non un intérêt immédiat, mais une sorte de religion de la justice. C'est cette idée ou plutôt cet instinct de vérité qui l'éclaira et l'empêcha de tomber dans aucun piège. Grâce à cet instinct que rien encore n'avait altéré, il se conduisit, au milieu du labyrinthe des affaires, comme eût pu le faire un diplomate consommé.
Tant qu'il conserva ce pur idéal de la patrie, il en fut illuminé. Il discerna sans peine ses amis et ses ennemis; c'est seulement à mesure que le peuple se matérialisa, qu'il devint facile à tromper. Il eut infiniment plus de notions acquises, et infiniment moins de lumières intérieures.
Quand plus tard l'intérêt seul remplaça l'idéal de justice, alors les mots suffirent au peuple; il n'eut plus besoin des choses. Toute apparence lui sembla réalité ; il fut facile de l'en repaître. A la fin, le lion se trouva naturellement et aisément enchaîné.
Sitôt, en effet, que le peuple renonce à sentir et se réduit à raisonner, il n'est rien au monde de plus facile que de l'abuser; car, sur ce terrain nouveau, il n'a aucune expérience, nul moyen de s'orienter. Veut-il être fin, il est perdu; lui-même s'embarrasse et se prend dans ses propres embûches. Le peuple de 89 était plus ignorant que celui qui lui a succédé. Cependant il était incomparablement plus intelligent dans les grandes choses; et l'explication
qui renferme toutes les autres, c'est qu'il avait un but plus élevé, il avait le cœur plus haut. De là il voyait, il mesurait distinctement au loin les plis et les replis de l'horizon qui échappent nécessairement à ceux dont la visée est moins fière.
Quand le cœur disparaît dans le peuple et que le raisonnement seul prend la place de l'instinct, c'est une chose incroyable que la faculté infinie de duperie et la puissance d'aveuglement qui s'éveille dans l'homme : on ne croirait pas qu'une créature puisse ainsi s'abandonner et ze livrer elle-même.
La duperie chez les anciens, et même au moyen âge, était mêlée de naïveté et d'imagination. Nous lui avons ôté ces deux compagnes et l'avons laissée sans voile. Il est resté la Bêtise toute nue, divinité essentiellement moderne ou plutôt toute récente; car les hommes de la Révolution ne la connaissaient pas, incompatible avec les grandes passions et presque inséparable des petites.
En 1790, les jacobins ne flattaient pas le peuple. Ils ne s'en faisaient pas l'idée qu'ils en eurent plus tard ; ils se le figuraient toujours prêt à se laisser aveugler par les habiles, impatient de trouver le repos sous un maître, sans discernement , sans instinct même. Voilà l'image qu'en donnent Laclos, Marat, tous ceux qui, peu de mois après, le prirent pour idole. Est-ce donc que le peuple avait changé en un moment? Non, mais il était devenu puissant, on l'adora.
Une plante cultivée tend perpétuellement à revenir à son premier état d'où l'art l'a fait sortir. Il en est de même des sociétés humaines. Comparez un moment, à ce point de vue, deux révolutions qui sont presque nées ensemble, celle de France et celle d'Amérique, et voyez leurs tempéraments divers.
Tout, en Europe^ après quelques efforts, tend à retourner à son type primitif, l'arbitraire. Tout, aux États-Unis de l'Amérique du Nord, est ramené par une force cachée au principe des gouvernements libres, déposé dans leur berceau. Le catholicisme lui-même, abandonné à la seconde génération, va se perdre dans les religions de
libre examen, par lesquelles ont commencé les colonies. Est-ce donc que l'avenir de l'Europe est de produire d'immenses démocraties serviles qui graviteront incessamment vers l'arbitraire d'où elles sortent et où elles rentrent, pendant que la vraie démocratie libre prendra son expansion dans les vastes déserts inconnus de l'Amérique du Nord? Les faits aujourd'hui semblent entraîner cette conséquence avec eux. Mais il est trop périlleux de prophétiser la servitude; il serait trop dur pour moi d'y accoutumer ma langue. Tout ce que je peux dire, c'est que pour empêcher ce retour au type primitif, il faudrait une culture incessante des forces de l'âme ; et au contraire l'art d'étouffer les âmes arrive, en Europe, à une perfection que l'avenir ne dépassera pas.