‹ La Révolution; rev. et augmentée de la Critique de la RévolutionChapitre 89 sur 117 · LA COALITION. — MANIFESTE DE BRUNSWICK · texte numérisé non relu

LA COALITION. — MANIFESTE DE BRUNSWICK

C'est un malheur pour moi d'être forcé ici d'abréger les récits militaires; car si l'on isole du spectacle des armées celui de l'intérieur, on voit au dedans un peuple furieux, sans apercevoir la cause de sa fureur. Il semble alors qu'il soit possédé d'un délire inexplicable. Pourquoi ce vertige? pourquoi ces soudaines recrudescences de barbarie? Les effets les plus terribles se succèdent sans intervalle. La colère monte, elle devient désespoir, rage, démence ; et la cause, où est-elle? Le plus souvent elle échappe.

Il arriverait quelque chose de semblable, si l'on voyait l'intérieur d'une ville surprise pendant la nuit et assiégée, et qu'on ne sût rien de ce qui se passe autour de ses murailles. On entendrait le tocsin sur toutes les tours. De chaque bouche sortirait un cri de mort. On verrait des hommes pleins de fureur et de désespoir courir, appeler, s'exciter les uns les autres, hâter les indolents, réveiller les endormis, châtier les suspects, et tous pris de frénésie comme s'ils touchaient à leur dernier moment. Dans cette nuit profonde, les habitants se prendraient réciproquement pour adversaires, ils se frapperaient les uns les autres, sans se reconnaître. En supposant que vous ignoriez que l'ennemi est sur la brèche ou dans les fossés, cette ville, ainsi éperdue, vous semblerait en démence.

Vous jugeriez au moins que vous avez affaire à des barbares; et tout ce que vous rencontreriez, à chaque pas, désordres, violence, vous ferait horreur jusqu'au moment où la foule vous entraînerait vers l'endroit où elle se précipite. Alors, en voyant tout à coup l'ennemi couvrir l'horizon, envelopper 1 enceinte, monter à l'assaut le fer et le feu à la main, votre stupeur cesserait. Vous comprendriez pourquoi des hommes, déjà à demi la proie de l'ennemi, ont invoqué la mort et frappé au hasard. Délire, cris, fureur, s'expliqueraient sur-le-champ. Dans une situation si formidable, vous ne jugeriez pas ces hommes par les règles accoutumées; et si, ayant déjà le couteau sur la gorge, livrés par une partie des leurs, ils parvenaient néanmoins à force d'énergie surhumaine à s'affranchir du joug de fer qu'on voulait leur imposer ; si, à moitié garrottés, ils garrottaient leurs envahisseurs et les chassaient par delà les frontières, ce serait là un spectacle sublime auquel il vous serait impossible de ne pas donner votre admiration.

Voilà ce qu'il faudrait avoir constamment. sous les yeux quand on approche de la Terreur, et que l'on veut conserver un esprit d'équité envers ceux-là mêmes qui semblent -s'être dépouillés de toute justice.

La suprême iniquité est de les juger par les règles des temps ordinaires. Assiégée par l'univers, cette société se met au-dessus des lois. La fureur devient une partie de la tactique. A chaque menace de l'étranger, elle répond par un acte qui la brouille davantage avec lui. Défi de haine dans lequel la Révolution était sûre de l'emporter.

Le manifeste de Brunswick marque la première époque de la contre-révolution. Elle ne sait pas encore couvrir ses haines et ses projets. Tant de franchise dans la menace, ce fut la plus grande faute de la coalition.

Depuis ce temps, tout le monde a appris que ces sortes de projets ne réussissent qu'en affichant le projet contraire. Au lieu de menacer, qui ne sait aujourd'hui que le duc de Brunswick aurait dû caresser la Révolution ? Il aurait dû déclarer bien haut que ses troupes étaient des alliés, qu'elles venaient pour affermir la liberté de la noble nation française. Loin de vouloir la démembrer, c'était pour fra-

terniser avec elle que le peuple prussien avait quitté ses foyers. Il est douteux, je l'avoue, que ce langage eût trompé les Français, car ils avaient alors des instincts puissants qu'ils ont perdus et qui les avertissaient des pièges. Du moins le duc de Brunswick aurait fait tout ce qu'il pouvait pour sa cause ; au lieu qu'en démasquant le fond de ses desseins, il les ruinait d'avance. Ce fut la même impossibilité de se déguiser jusqu'au bout, qui avait empêché Louis XVI et la reine de suivre les conseils empoisonnés de Mirabeau. Nul ne savait alors mentir avec sérénité.

La terreur devint un moyen de stratégie, comme elle l'avait été quelquefois chez les anciens. Paris fut la tête de Méduse; elle s'opposa à l'ennemi à mesure qu'il avançait. Les généraux étrangers, qui n'avaient qu'à marcher sur Paris, en furent détournés par la face du monstre. Ils crurent ne pouvoir vaincre à leur foyer ceux qui avaient vaincu la nature même.

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