‹ La Révolution; rev. et augmentée de la Critique de la RévolutionChapitre 91 sur 117 · CAMPAGNE DE L'AKGONNE. — VALAIT · texte numérisé non relu

CAMPAGNE DE L'AKGONNE. — VALAIT

Le 28 avril 1792, les armées françaises prennent l'offensive dans cette guerre qui devait durer vingt-trois ans. D'après un plan de Dumouriez, elles se jettent en Belgique. On comptait y trouver un pays presque vide d'ennemis, favorable aux choses nouvelles, et l'on espérait profiter de la surprise pour frapper un grand coup et peutêtre pour acquérir les Pays-Bas. A la seule, vue des ennemis, près de Mons, la colonne de Biron est prise de panique ; elle se débande et s'enfuit dans Valenciennes. La colonne de Théobald Dillon, à l'approche de Tournay est saisie du même vertige. Elle entraîne son général et le massacre en rentrant dans Lille. Seul , le général La Fayette avait maintenu son corps en bon ordre ; il s'avançait versNamur. Mais ayant appris la débandade du reste de l'armée, il s'était retiré à temps.

Ainsi, cette immense guerre commence par une panique; il y avait comme une guerre intestine entre les soldats et les officiers, tous s'accusant de vouloir trahir ou fuir.

Rochambeau avait été remplacé par Luckner; l'incapacité s'était ajoutée à l'inertie. Après une vaine démonstration, Luckner se retire de Courtray, de Menin, et cette retraite précipitée avait achevé de tout perdre. N'osant plus rouvrir la campagne, Luckner tenait ses troupes enterrées dans les camps de Valenciennes et de Maulde.

Ces commencements sinistres remplissaient de joie les amis de la cour; pendant ce temps, la grande colonne des Prussiens, de quatre-vingt mille hommes, partie de Coblentz le 2*7 juillet, s'avançait en ligne droite sur Paris, que couvrait seule la petite armée de la Moselle. La Fayette, obligé de fuir ses propres soldats, avait laissé cette armée sans direction, découragée, divisée, presque désorganisée, depuis la disparition de son chef. La route était ouverte jusqu'à Paris; et, dans cet intervalle, seulement des rassemblements formés à la hâte, de volontaires, de fédérés, la plupart sans armes, incertains de ce qu'ils ont à faire, prêts à donner leur vie, mais remplis de soupçons, tenant tout général pour ennemi, et par là souvent aussi redoutables à leurs chefs que l'ennemi lui-même. A aucune époque la France ne fat en plus grand péril.

Sans le 10 août, nul doute qu'elle était envahie. Aucun changement n'aurait été fait dans la direction de l'armée, partagée entre plusieurs généraux, plus occupés du dedans que du dehors. Nul plan^ nulle résolution, partout l'incertitude, l'inertie; le plus incapable, Luckner, maître de tout; Dumouriez, confiné dans le petit camp de Maulde; La Fayette, occupé de sauver la cour et joué par la cour; Montesquiou, isolé et perdu en Savoie; pas une décision forte, ni l'offensive, ni la défensive; qu'attendait-on pour sortir de ce sommeil? L'apathie calculée de Louis XVI s'était communiquée du cœur aux extrémités ; une main cachée arrêtait tout mouvement.

Le 10 août donna le commandement à un seul général, Dumouriez, et ce fut le salut. Il arrive à Sedan, de sa per-

sonne, le 28 août, et se fait suivre en Champagne de tout ce qu'il peut enlever de troupes à la Belgique.

On ignore si c'est à lui ou à Servan qu'est dû le plan de défense dans l'Argonne. Qui a vu là le premier les Thermopyles? On ne peut le dire avec certitude. Mais qui ne connaît les cinq passages de cette forêt de douze lieues, « le Chêne-Populeux, la Croix-au-Bois, Grand-Pré, la Chalade, les Islettes? » Qui ne sait que Dumouriez, « par une légèreté impardonnable, »» laissa un de ces passages ouverts, la Croix-au-Bois, et que les Prussiens s'en étant emparés, eussent pu l'entourer dans les marais et les bois, et le forcer à mettre bas les armes ?

C'est Dumouriez qui, avec une humilité rare chez un militaire, a confessé lui-même sa faute; en effet, il l'a réparée aussitôt que commise. Sa retraite, le 16 septembre à minuit, du camp de Grand-Pré, sa marche de nuit de l'autre côté de l'Aire, sa disparition et sa prompte volte-face, toutes ses combinaisons, détruites et refaites , son armée coupée et rassemblée, perdue et sauvée, avant que l'ennemi s'en soit aperçu, le sang-froid des troupes dans l'extrême péril, et la panique dès qu'on fut en lieu sûr, dans le camp de Sainte-Menehould, ce mélange d'héroïsme et d'épouvante, de calcul et d'imprévoyance, ouvrait la guerre «épique de la Révolution. Tout consistait, comme dans les temps désespérés, à gagner des jours, des moments, pour laisser aux volontaires le temps de joindre cette petite armée de vingt-cinq mille hommes qui seule couvrait la France contre quatre-vingt mille Prussiens. C'est à quoi servirent ces longues haltes de Dumouriez, au milieu des abattis, dans une forêt impraticable. Pendant ce temps, Beurnonville arrive de Belgique, Kellermann de Lorraine. Le comble de l'art était alors de temporiser et d'éviter le combat, prudence que l'on rachètera si bien par les cent batailles qui vont suivre.

Les Prussiens aussi semblèrent craindre de tout jouer sur un premier coup de dé. Le roi de Prusse et le duc de Brunswick, des hauteurs de la Lune, se contentèrent de tâter, de loin, par une canonnade, les Français rangés sur les hauteurs du moulin de Valmy. Les émigrés, mêlés aux

rangs des alliés, avaient tant de fois répété que les troupes françaises, commandées par « des bijoutiers », se débanderaient au premier feu, ou se rendraient à leurs princes légitimes ! C'était sur cette assurance que les alliés s'étaient engagés si avant, au cœur de la France, sans vivres, sans appui, manquant de tout, déjà inquiétés par les garnisons de Montmédy et de Sedan.

Le 20 septembre, la terrible canonnade commence. Les deux armées, immobiles, l'arme au pied, se mesurent des yeux, à travers la pluie de boulets de Valmy.-La plus forte de ces armées par le cœur, non par le nombre, obligera l'autre de reculer sans combat. Il semble que ce soit une convention tacite; on éprouvera les âmes plutôt que les bras, car on n'en vint pas aux mains. On n'attaqua pas à l'arme blanche, ni avec les petites armes. Le canon seul décida tout. Mais, ô miracle! après une journée entière, les volontaires français n'ont ni fui, ni acclamé les princes légitimes; ils ont tenu à la mitraille, ils ont reçu le baptême de feu; ces volontaires sont des hommes, ils sont toujours là, à leurs rangs, commandés par Kellermann. L'expérience parut complète au duc de Brunswick. Il ne chercha pas à engager la bataille, mais il se résolut à la retraite.

Gœthe, spectateur indifférent entre les deux armées, prononça cette parole qui ne fut contredite par personne : « Aujourd'hui commence une époque nouvelle de l'humanité. »

Alors on comprit l'héroïsme de Beaurepaire qui s'était brûlé la cervelle au moment de la reddition de Verdun.

Jamais triomphe d'envahisseurs ne devint si vite confusion et désespoir. Ils comparaient eux-mêmes leur retraite à la fuite de Pharaon à travers la mer Rouge ; car les cataractes du ciel s'ouvrirent sur les fuyards. La dyssenterie, les ravins de Grand-Pré pleins de sang, la faim, la soif, au milieu d'un déluge de fange, achevèrent le désastre. Un tiers de l'armée ennemie resta enterré dans l'argile et la craie délayée de la Champagne. Selon l'ordinaire, le duc de Brunswick allait répétant qu'il était vaincu par les éléments, non par les hommes. Les émigrés déploraient et

subissaient l'étiquette qui obligeait leurs princes de se tenir à la pluie, sans manteaux, devant le roi de Prusse, resté lui-même sans manteau.

Que serait-il arrivé si Dumouriez, profitant de ce naufrage, eût poursuivi l'épée dans les reins cette armée aux abois; si Custine, maître de Mayence, se fût rabattu sur Coblentz et eût fermé le Rhin, au lieu d'aller se ruiner luimême dans sa vaine entreprise de Francfort? C'est là ce qui terrifiait d'avance les Prussiens ; ils se voyaient perdus, en tête, en queue, sans espoir de rentrer en Allemagne.

Mais les temps n'étaient pas venus de prendre une armée entière dans un coup de filet. Les esprits n'étaient point faits à ces vastes destructions d'hommes. D'ailleurs les Français avaient été à deux doigts de leur perte ; il leur suffit d'abord de se sentir sauvés.

Dumouriez eût pu achever l'ennemi qu'il tenait dans ses mains, s'assurer le Rhin, courir prendre la Belgique à dos. Mais de telles combinaisons n'étaient alors dans l'esprit de personne; la panique du camp de Sainte-Menehould mettait en garde Dumouriez contre les vastes entreprises. Il lui sembla plus sage, en laissant aux éléments le soin d'achever sa victoire, de ramener les Français en Belgique par le chemin qu'ils avaient pris pour en sortir.

Ici une observation qui se vérifie chaque jour dans toutes les carrières, mais nulle part autant que dans la vie militaire, jette une grande lumière sur la conduite étrange du général français. On se demande encore si ce fut trahison, connivence, arrangement secret avec le duc de Brunswick. Rien de tout cela. Il arriva à Dumouriez ce qui arrive à tout homme de talent qui a médité longtemps un projet auquel il attache une idée de gloire, et qui se trouvé violemment interrompu, au moment de l'exécuter, par quelque accident imprévu. Dès que l'accident a passé, il revient à sa première combinaison, sans se demander s'il ne conviendrait pas de l'abandonner entièrement depuis que les circonstances ont changé ; tel est l'effet d'une certaine inertie de l'intelligence, qui, chez les meilleurs, aime mieux revenir à une conception hors de

saison, que se donner la peine d'en chercher ou d'en improviser une nouvelle.

Pendant des mois, Dumouriez avait médité l'invasion de la Belgique; il avait été forcé d'y renoncer par la nécessité de chasser les Prussiens de la Champagne. Dès que ce résultat fut obtenu, il ne vit rien de plus pressé que de reprendre son ancien projet, sans se demander si ce qui était pour lui le principal n'était pas devenu l'accessoire.

Le génie seul sait profiter de chaque pas nouveau pour faire un second pas de Titan et ne jamais retomber dans l'ornière ancienne. Voilà comment s'explique ce prompt départ de Dumouriez, pourquoi il lâche prise, permet aux Prussiens de se retirer jusqu'au Rhin et de le franchir en liberté. Il charge Kellermann de les observer plutôt que de les poursuivre. Pour lui, tout à son projet, il court à Paris donner l'impulsion vers les Pays-Bas, sans doute aussi jouir de sa victoire, en éblouir les Jacobins, comme s'il l'eût achevée.

Par ce qui vient d'être dit, l'idée de la campagne de 1792 ressort avec évidence. Si ce fut une grande pensée que le choix de cette forêt de douze lieues pour y arrêter les Prussiens, ce ne fut pas cependant la combinaison qui caractérise le mieux les journées de Grand-Pré et de Valmy.

Plusieurs généraux auraient pu avoir l'idée de disputer à l'ennemi les passages de l'Argonne. L'inspiration de la campagne de 1792 est très-différente.

Quand les Prussiens eurent pris le passage de la Croixau-Bois et qu'ils eurent tourné les Français, un général ordinaire se serait cru perdu ; il se serait hâté de faire retraite et de regagner ses communications avec la capitale. Dumouriez fit le contraire. Il laissa les Prussiens se placer entre Paris et lui, jugeant très-sainement que c'étaient eux et non lui qui couraient à une perte certaine. Soit qu'ils marchassent sur Paris, soit qu'ils restassent immobiles, il comprit qu'ils étaient placés dans une situation qui empirait à chaque moment, puisque, ayant perdu leur ligne d'opération, le moindre échec pour eux devait être une ruine.

On a même prétendu * que Dumouriez aurait dû temporiser davantage, laisser Brunswick s'engager plus avant vers Paris, au-delà de la Marne. Mais c'eût été mettre à une trop grande épreuve la patience des Parisiens ; certainement ils n'eussent pas supporté un pareil voisinage de l'ennemi. C'était bien assez de tolérer l'immobilité apparente de Dumouriez dans son camp de Sainte-Menehould ! Qu'eût -ce été s'il eût cédé Châlons et la Marne sans coup férir? Qui ne se serait cru trahi?

Déjà le Conseil exécutif désespéra dès qu'il vit, à Youziers, les Prussiens entre Paris et l'armée française. Il pressa le général français de faire retraite sur Eeims. Dumouriez ne se laissa pas aller à ces craintes chimériques ; il méprisa ce qu'il appela une JiowzardaïlU. Il resta immobile sur les flancs et les derrières de l'ennemi; cette combinaison se trouva, en effet, si juste, que les Prussiens ne songèrent plus qu'à se rouvrir le chemin du Rhin.

Personne n'a remarqué que cette manœuvre de Dumouriez est justement celle que Napoléon tenta comme suprême ressource dans la dernière période de la campagne de 1814. Lui aussi se plaça sur les derrières l'ennemi et laissa Paris à découvert. Mais cette habileté ne lui servit de rien, parce que les forces étaient alors trop inégales ; l'ennemi qui avait eu peur de Dumouriez négligea impunément Napoléon.

Ainsi cette prodigieuse guerre de 1792 à 1814 commence et finit par la même combinaison militaire. La même stratégie sauva et perdit la France; dans le premier cas, parce que les forces étaient encore assez égales pour que l'art pût donner la victoire ; dans le second, parce que l'inégalité était trop grande et qu'il n'appartenait plus à aucun art de la faire disparaître.

Au reste, la défense des défilés de TArgonne, le découragement des alliés, eurent une conséquence bien plus grande que la délivrance momentanée du territoire. Cette campagne changea l'esprit et les plans de la coalition. Entraînée par la furie des émigrés, elle avait voulu mar-

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