Mémoires inédits de Baudot
Les armées de l'Empire sont nées dans la victoire; dès que la victoire leur a manqué, elles se sont senties ébranlées.
Entre les deux générations militaires, le changement est surtout frappant dans les chefs.
Kléber, Hoche, Marceau, n'ont jamais douté de leur cause ni d'eux-mêmes.
Les généraux de l'Empire ont tous une époque où ils ont commencé à douter et d'eux-mêmes et de leur parti.
Chacun d'eux a sa date fatale : Dupont après Baylen, Masséna après le Portugal, Augereau après Eylau, Victor après Talavera, Vandamme après Kulm, d'Erlon, Reille après Victoria.
Les généraux de la République n'ont point de ces dates de découragement. Ils ne parurent jamais plus fiers qu'après Mayence et la première Vendée.
Les armées républicaines ont cru à la trahison, jamais à la fatalité. Elles n'avaient pour elles aucun prestige, et dans les commencements aucun art.
Les armées impériales étaient soutenues par le prestige. Dès qu'il s'est affaibli, elles se sont étonnées. Elles croyaient à la fatalité. Après une campagne perdue, tout fut perdu. Elles vivaient dans leur chef; elles tombèrent avec lui.
Les armées républicaines renaissaient de leur propre désastre; elles n'avaient pas personnifié la fortune dans un nom.
Vaincues, elles se sentaient invincibles et ne songeaient qu'à combattre.
Elles avaient tout contre elles, leur inexpérience et celle de leurs chefs.
Les armées impériales avaient tout pour elles : le métier et l'art.
Cependant les premières ne purent être détruites : tout un peuple était avec elles.
Les secondes périrent dès que leur chef fut atteint. Pourquoi combattre? s'écria un grand nombre ; nous n'avons plus d'Empereur.
Il n'est pas sans exemple que des armées admirablement instruites aient conquis une partie de l'Europe en divisant
leurs ennemis. Mais que des armées improvisées, sans art, sans approvisionnements, pauvres et nues, aient résisté aux efforts simultanés du monde entier, c'est là ce qui ne s'était pas vu encore.
Les armées de la Révolution ont prouvé que les Français pris en masse étaient capables des plus hautes vertus républicaines; car rien de semblable ne s'était montré depuis les plus beaux temps de Rome. Je ne parle pas seulement du courage, qui ne fut jamais porté plus haut; je parle du désintéressement, de l'oubli de soi-même, de la simplicité, du désir d'être et non de paraître, du mépris de toute jactance. Ces vertus et tant d'autres semblaient refusées aux Français ; ils les montrèrent toutes. On peut juger par là de ce qu'il a fallu de génie de corruption pour les en dépouiller.
Les armées républicaines avaient toutes les qualités nécessaires pour la défense du territoire ; elles faisaient un avec la nation, avee le bourgeois, le paysan, le volontaire ; union intime sans laquelle il n'y aura jamais de succès possible dans une guerre d'indépendance. Mais, transportées chez les peuples étrangers, elles n'y portèrent point la passion de la conquête. Elles ne sentaient aucune haine contre les nations qu'elles traversaient.
Elles aspiraient à revoir cette patrie qu'elles avaient rendue libre. Ce sentiment était aussi vif dans les généraux que dans les soldats; on le retrouve dans tous.
Les armées de l'Empire étaient faites pour la conquête, et seulement pour elle. Voilà pourquoi l'organisation matérielle en fut changée. On forma d'immenses rassemblements de cavalerie, qui étaient à eux seuls des armées, comme pour saisir et brider d'un seul coup tout un État. Ce changement, bon pour envahir et ravager, se trouva vicieux quand il fallut se défendre. Ce n'est pas avec des cavaliers que Ton peut disputer pouce à pouce le territoire.