‹ La Révolution; rev. et augmentée de la Critique de la RévolutionChapitre 99 sur 117 · Mémoires inédits du conventionnel Baudot · texte numérisé non relu

Mémoires inédits du conventionnel Baudot

rôles. » Ce mot sur un condamné s'applique à toute la Gironde» Elle fut, dit-on, imprudente. Elle harcela ses adversaires; elle corn* battit par l'éloquence; on allait lui répondre par l'échafaud.

Il est vrai1 que les Girondins étaient presque uniquement préoccupés de la Montagne. Leur nature éloquente ne pouvait s'en défendre; toujours tentés de voir le principal péril dans ceux qui leur opposaient discours à discours, déclamation à déclamation. Illusion difficile à éviter dans les assemblées où la parole donne et retire la puissance. Pour des orateurs de profession, l'autorité, le commandement, le règne, l'ennemi, la vie, la mort, tout est dans la parole, . seule force qu'on estime ou qu'on craigne. Les actes échappent ou sont comptés pour rien; j'en ai vu des exemples terribles qu'il ne convient pas de rapporter ici.

Il y avait, avant tout, cette différence entre les Girondins et les Jacobins : les premiers crurent la Révolution chose aisée et commencèrent à s'étonner dès les premiers obstacles qu'elle rencontra; ils voulaient de plus régénérer le monde, en maintenant la liberté; par là, ils se mettaient en révolte contre tout le passé de la France.

Les Jacobins ont eu, à cet égard, un sentiment plus net de la réalité. Ils ont aperçu que la question était de forcer un peuple d'être libre ; ils le dirent même clairement dans leur adresse : « Voici notre profession de foi. Nous voulons despotiquement une constitution populaire. » Par cet instinct despotique, ils se trouvaient d'accord avec le tempérament de l'ancien régime. On eût pu croire que le génie de Louis XI, de Richelieu, revivait en eux; d'où leur force au dedans, leur prestige au dehors.

Ici, les aveux de M. de Maistre et de Mallet-Dupan sont précieux; l'exécration est mêlée chez eux de stupeur, d'admiration, comme s'ils voyaient passer le génie despotique de l'ancienne France dans la France nouvelle.

Ce que n'a jamais soupçonné la Gironde, les Jacobins l'ont établi : qu'il s'agissait, pour fonder la liberté, de vaincre la nature des choses, de créer du néant l'âme civile d'un peuple, d'accomplir un prodige. Ils ont vu devant eux une œuvre surhumaine; ils ont juré de l'accom-

plir avec gloire ou avec barbarie. C'est cette lutte entreprise contre la force des choses qui donne à la Révolution sa grandeur titanique. Comment avec cette suprême audace concilier la pusillanimité morale que je constaterai encore tout à l'heure ? Voilà une des contradictions humaines qui déconcertent la philosophie, mais qui poussent au comble l'émotion tragique de Fhistoire.

Les Girondins ne portent point avec eux cette fatalité. Ils croient qu'il s'agit d'une révolution pareille à celles que le monde a déjà vues ; que les nœuds gordiens se dénoueront presque d'eux-mêmes; que l'enthousiasme suffira pour gouverner le monde renouvelé; que la parole, la lumière organiseront l'ancien chaos servile. Comme ils s'imaginent le triomphe facile, ils ne conçoivent, n'admettent que des moyens réguliers, pour une situation unique sur la terre. Après avoir cru tout aisé, ils désespèrent, sitôt que la nature se révolte et que l'impossible leur apparaît.

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