‹ La révolution russe (volume 2)Chapitre 10 sur 19 · T - III · texte numérisé non relu

T - III

visoire sont ressuscites un jour pour convoquer la Constituante à siéger le 28/11 décembre. Et voici qu'hier, jour déolaré férié, une grande manifestation s'est faite dans la ville pavoisée. Une quarantaine de dépuités ont été accompagnés par plusieurs milliers <de manifestants au palais de Tauride, avec orchestre et bannières. Il y avait, dans cette foule, de petits fonctionnaires, des marins, des soldats, des musiques militaires, des ouvriers de.s jgrandes usines Poutilof et Oboukhof, marchant sous l'étendard : « Tout le pouvoir à la Constituante! »

Le gouvernement de Smolny n'avait pas cru à la manifestation et à l'ouverture de la Cons* tituante. Ces calculateurs impitoyables n'avaient rien prévu, n'avaient pris aucune mesure. Dix mille manifestants ont défilé dans Nevski, Litheiny, et sont arrivés au lointain palais de Tauride, aux sons de la Marseillaise, sans que personne s'opposât à leur marche triomphale. iSkobelef, social-démoerate minimaliste, Deutsch, et un marin, ont harangué la foule et maudit les bolcheviques.

La garde du^ palais n'a offert aucune résistance. Les députés, suivis d'un immense cortège, sont entrés. Le maire de la ville iSchreider a déclaré la Constituante ouverte. Tchernof a présidé la seconde partie de la réunion, qui a décidé de se réunir chaque jour jusqu'au moment où les dé^^és seraient assez nombreux pour que les séances soient légales.

Smolny est furieux, Smolny écume de rage.

Ce matin, les commissaires publient un décret ordonnant aux Soviets locaux d'arrêter tous les chefs du parti cadet, c'est-à-dire tous les députés icadets, car un député est évidemment un chef.

La comtesse Pànine. Vinaver, Koutler, Chingaref, Dol^roukof , Kokochkine sont déjà emprisonnés.

Le gouvernement des commissaires, comme on le voit, n'hésite devant rien. Il est décidé à employer la force que lui donnent les baïonnettes. La Constituante sera brisée comme un fétu de paille. Elle sera bolchevique ou elle ne sera pas.

Après les cadets, viendront lès socialistes

révolutionnaires. Hier déjà, on a perquisitionné au sièjge du Comité du parti et chez Tchernof lui-anême. On n*a pas arrêté ce dernier. 'Ce .sera pour demain. La Prauda assimile les socialistes révolutionnaires aux bourgeois.

Pour peu que Dieu prête vie à Lénine et Trotski, la Constituante, réduite, mais essentielle, sera rouge, rouge sang.

Aujourd'hui, les deux dictateurs ont réparé la faute d'hier. Huit mille soldats sont campés autour du palais de Tauride. Quatre compagnies occupent le palais avec mitrailleuses.

Un officier, (bolchevique de Riazan, est nommé commandant militaire du palais de Tauride.

C'est un homme qui ne plaisante pas avec la consigne. Il dispersera par la force des armes, s'il le faut, toute réunion à Fintérieur du palais. Lénine ouvrira la Constituante lui-même, quand il le voudra, c'est-à-dire quand quatre cents membres (sans doute bolcheviques) seront présents.

J'imagine que la Constituante ne se réunira jamais, ou qu'il y aura deux Constituantes,

une à Petrograd, Tautre je ne sais où,à Kief, Voroneje ou Novotcherkask, Celle de Petrograd sera bolchevique. A l'autre, se rendront tous les (membres des fractions socialistes et les cadets qui trouveront, avec quelque raison, que les garanties de travail indépendant sont insuffisantes à Petrograd.

Lénine et Trotski semblent avoir prévu le coup. Ce n'est pas pour rien qu'ils ont lancé un décret sur le rappel des membres qui ne représentent plus (suivant eux) l'opinion de leurs électeurs. Chaque Soviet central d'arrondissement électoral où .auront été nommés des S. R. ou des cadets, démissionnera son député et le remplacera par un pur maximaliste.

Le couip est vraiment ingénieux. Et il réussira, car, dans ce pays amorphe, on peut tout faire si on a le courage de ne reculer devant rien...

$0 N0V./i3 DECEMBRE.

. Trotski, tant qu'il a les mains libres, se hâte d'agir. Il a envoyé la délégation à Brest-Li-

tovsk pour la seconde conférence. Il donne un communiqué aujourd'hui, dans lequel on voit apparaître pour la première fois le mot « paix » . Voici la (phrase :

« Après une interruption de huit jours, la délégation russe est repartie pour firèst-Litovsk, pour continuer les pourparlers d'armistice. La délégation russe a mandat, si Farmistice est signé, d'entrer dans des pourparlers de paix. »

Le reste de la note est pure phraséologie :

« Les principes de la paix démocratique », « rindépendance des peuples », « la responsabilité des alliés », ee sont des imots vides de sens.

Trotski veut une paix séparée, immédiate, quelle qu'elle soit, la paix tout de suite, celle que rAllemaigme voudra bien donner. L'accord est fait. Les pourparlers sont une comédie. On s'est entendu avant le lever du rideau. Trotski signera la paix avant que la Constituante soit réunie.

Comme il se hâte, Trotski, comme il a peur que quelque chose d'imprévu ne survienne

avant que tout soit fini ! Quelle fièvre il montre! Arrestation des cadets, arrestation hier de quatre coomités de régiments qui ne donnent pas toutes garanties, renversement de tout rédifice judiciaire, création foudroyante de tribunaux spéciaux « populo-révolutionnaires », composés de dix soldats, marins, ouvriers et ouvrières « choisis parmi les plus dévoués au peuple et nommés par le gouvernement des Soviets », suppression de da commission d'organisation des troupes polonaises (suspectes), Kaledine et tous les chefs cosaques mis hors la loi, arrestation de la Coimmission des élections à la Constituante... Où ce Trotski trépidant prend-il seulement le temps de lire et de signer les arrêtés qu*il publie? Et il parle encore. Je ne résiste pas au plaisir de citer quelques phrases de son discours d'hier!

Parlant de la paix, Trotski dit :

« Les alliés sont venus chez nous, à Smolny, pour nous prévenir que les Allemands, rusés, nous roulerons lors des pourparlers. Mais nous sommes cent fois plus forts que ces rusés d'AUeînands... Chez nous, il n'y a pas

d'abîme entre le gouvernement et le peuple.

Chez eux, le gouvernement sent que tout branle, la bourgeoisie est affaiblie. Si le igouvernement allemand ne consent pas à ce que leâ populations «de Courlande et de Lithuanie expriment leur volonté sur le régime qu'elles» désireni^nous inonderons les tranchées ennemies de millions de proclamations en allemand. »

Sur les alliés, Trotski dit :

« Si les gouvernements alliés n'acceptent pas nos conditions, ils seront balayés en une semaine. »

Sur le front intérieur :

« La population doit elle-même surveiller les ennemis du peuple, les cadets, qui fournissent de l'argent aux généraux cosaques, et les fonctionnaires saboteurs; ils devront errer de rue en rue, de ville en ville, sans pain et sans gite. Les tribunaux populo-révolutionnaires guettent les classes possédantes... »

Sur la Constituante :

« Les bolcheviques peuvent s'y trouver en minorité, mais qu'est-ce que cela fait? Sur

quoi s'appuierait lune majorité qui ne serait pas la nôtre? Sur les garnisons de Petrograd et de Moscou, ou bien sur la garde rouge? Milioukof osera-t-il dire que les travailleurs n'ont pas besoin de la terre ou qu'il ne faut pas la paix?... Les élections ont eu lieu alors que la terre était encore aux mains des propriétaires fonciers, les banques aux banquiers, les magasins aux commerçants, les immeubles aux propriétaires. Sont-ce là des élections libres ? Non ! Les élections seront libres quand on aura pris aux classes dirigeantes tout ce qu'elles possèdent. »

Voilà Trotski. Voilà la machine qui meut toute la Russie. Elle est surchauffée. Tiendrat'-eHe longtemps Tallure folle à laquelle elle nous emporte?

Il y a ici une grandeur tragique qui donne le vertige. Jamais homme ne s'est tendu vers son but avec une décision si ferme. Il faut que tout cède devant lui, car il brisera les obstacles à son passage, à moins que...

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