Le couvent de Smolny
27 /iO DECEMBRE.
Les lieux et les monuments ont leur destin.
L'institut Smolny était un couvent.
Lénine et Trotski y sont cloîtrés. Ils n'en sortent pas. Ils y couchent, ils y imangent, ils y reçoivent, ils y travaillent, ils y parlent.
Tout se répète dans Thistoire russe. Les
tsars autocrates ne se montraient pas à leurs sujets. Entre eux et leur peuple, aucune communication, ils sont enfouis dans leurs palais. Ils ne se promènent pas dans la ville/ S'ils voyagent, leur «départ est tenu dans le plus profond secret. Qui, depuis <dix ans, a vu la face de Nicolas II dans Petrograd ? Ce sont des despotes asiatiques. Le grand roi avait une existence mille fois plus imajgniflque que celle des tsars, mais non plus mystérieuse.
Et aujourd'hui, Lénine et Trotski, comme les empereurs de naguère, se cachent. Ils sont là-has, au bout de la ville, dans un grand bâtiment jaune, entouré de grilles. A l'entrée, des mitrailleuses, des gardes rouges des marins armés. A chaque porte, dans le bâtionent, des sentinelles, baïonnette au canon. Partout, il faut montj'er son laissez-passer. Quels prisonniers d'Etat garde-t-on, ici ? Cest la résidence des dictateurs terroristes. Ces deux hommes qui ont la (Russie sous leurs bottes, qui renversent à coups de décrets l'armature ancienne qui soutenait un peuple et une société, à qui obéissent quelques millions de soldats, qui
traitent d'égal à égal avec les empereurs d'Allemagne et d'Autriche, qui arrêtent chaque jour cent citoyens, qui ferment des journaux et ol)li)gent les magasins à ouvrir, qui dévalisent la Banque d^Etat et insultent les alliés, ces deux hommes, au fond d'une cellule de l'institut Smolny, frissonnent à l'idée d'un attentat. Ils n'osent sortir. Qui a vu dans Pétrograd Lénine et Trotski, depuis qu'ils y sont puissants? Dans quelle cérémonie publique ont-ils apparu? Trotski ne peut aller changer de linge chez lui, de peur que les locataires de sa maison bourgeoise, et le suisse même, ne l'assassinent. A Smolny, dans ce Smolny gardé par mille gardes rouges, il a un revolver dans sa poche et la main près de sa poche. L'autre jour, par hasard, il rencontre un de nos confrères étrangers qui, enchanté de l'aubaine (Trotski ne reçoit pas de journalistes), s'approche et salue. Trotski, un peu myope, voit un geste de bras, fait un saut en arrière et porte immédiatement sa main à la poche pour prendre son revolver. Ces hommes tout-puissants tremblent de peur. Ils savent que, con-
tre le pouvoir autocratique, la Russie a toujours su se défendre par des bombes et que leur heure viendra.
Que j*aimerais les voir, avant qu'ils disparaissent de la scène! Que je voudrais les percer de mes regards ! Les voir parler, marcher, écouter, gesticuler; que j'aimerais étudier leur contenance, tâcher de lire dans leur âme!
J'imagine que Lénine à l'œil d'un mysJtique ou d'un fou. Et, je crois, je retrouverais dans l'œil de Trotski cette inquiétude, cette mobilité, ce soupçon éternel que j'ai vu dans Tœil de Nicolas II.
Je me promène dans les sonAres couloirs de Smolny, espérant qu'un hasard heureux me fera croiser Lénine et Trotski..
Je fne xencontre que des gardes rouges, des marins, des soldats traînant leurs bottes, et les faces pâles d'agitateurs juifs.