Î DEC./ S JANVIER
Aujourd'hui j'ai acheté un médiocre morceau de bœuf au prix de 100 roubles, et des bretelles ordinaires, qui m'en ont coûté 40.
Cependant nous n'avons pas d'argent, et personne n'en a, car les banques sont fermées depuis dix jours que le jgouvernement s'en est emparé. Elles ne fonctionnent, cela va sans
dire, que pour les ouvriers dont la paie continue à être assurée. Les commerçants, petits et grands, les employés, les coopératives, pas plus que nous, bourgeois, n'ont aucun moyen de toucher l'argent qui leur appartient et qu'ils ont laissé en dépôt. Combien cette situation incroyable va-t-elle se prolonger? Quelles catastrophes économiques amènera-t-elle?
La vie matérielle devient tous les jours plus difficile. L'électricité manque. Les longues nuits de Petrograd durent dix-huit heures.
Hier, je n'ai eu que cinq heures et demie d'électricité. Le pétrole est introuvable. Il faut faire queue cinq ou six heures pour en avoir quelques litres. L'eau m'est coupée dans la journée.
Ma maison est chauffée âu naphte. Mais le naphte n'arrive plus. Et nous entrons à peine dans l'hiver. Nous avons devant nous trois mois de grand froid. Hier, Trotski, dans un discours purement démagogique au C. 'C. R, a dit :
« Avant notre révolution, nous avons promis au peuple et à l'armée de les vêtir chaude-
ment et de déshabiller le bourgeois. Le moment est venu de le faire^ i»
La ration de pain diminue. Avant-hier les boulangeries dans mon quartier sont restées fermées. Hier et aujourd'hui on a distribué 175 grammes de pain par tête. La livre russe de pommes de terre monte à 1 rouble. Les marchés sont vides. Les bolcheviques nous avaient promis la paix et notre pain quotidien. Nous voyons venir la paix. Elle nous trouvera affamés.
25 DECin JANVIER.
Trotski est parti pour Brest mener lui-même la Conférence de paix* au nom de la délégation russe qui l'accompagne, ou mieux, le suit.
Cependant, ici, dans les milieux maximalistes, on mène grand bruit, trop grand bruit, autour d'une reprise possible des hostilités. Lénine fait procéder à une enquête auprès des comités d'armée pour savoir dans quelle humeur se trouvent les soldats. On parle d'un appel en masse du peuple armé pour terras-
ser les impérialistes allemands. Les soldats lasisent dire et faire. Leur baluchon sur le dos, ils ^gagnent les gares, défoncent quelques wagons et s'en vont chez eux.
L'armée, comme disait Lénine, s'auto-démobilise, ainsi qu'il convient à une armée démocratique où il n'y a plus de chefs.
Le maximalisme réalise ainsi à sa manière la démobilisation de ces douze millions d'hommes que la folie du Tzar avait appelés sous les armes. Douze millions d'hommes pour arriver à en maintenir deux sur le front ! Toutes les villes de l'intérieur pleines d'une foule soldatesque, oisive, mal entraînée, mal encadrée; la vie nationale presque arrêtée par cette levée énorme d'hommes jusqu'à 45 ans; le ravitaillement presque impossible de ces légions inutiles; la population civile à moitié affamée pour nourrir ces quasi propres à rien; les transports paralysés, les chemins de fer encombrés; la famine menaçante; l'indiscipline grandissant dans ces masses inutilisées de soldats, voilà l'œuvre absurde du régime autocratique. Avec une sage administration
des choses militaires, il aurait tenu le front avec deux inilliôns et demi d'hommes jeunes et en aurait gardé à l'arrière un chiffre égal. Ces troupes mieux encadrées, actives, manœuvrières, lui suffisaient pour battre l'ennemi, faible sur le front oriental.
Mais il a accumulé les hommes sans compter, précipitant ainsi les causes du malaise qui, grandissant, a amené la iRévolution. Il lui a laissé cette armée énorme dont la Révolution n'a su que faire. Lvof, comme Kerenski, n'ont pris aucune mesure décisive pour démobiliseî la moitié de l'armée.
Lénine et Trotski ont réglé la question avec leur netteté ordinaire. Sous leur règne, le soldat, lent à comprendre, a tout de même vu qu'il n'avait qu'à regagner son logis. Combien y a-t-il de soldats .aujourd'hui à l'armée? En reste- t-il deux millions?
Je vois (à Petrograd le dépôt du régiment Préobrajenski avec mille hommes. Il en avait douze ou quatorze mille l'an dernier à même époque. La petite caserne où les Pavlovtsy logeaient leur supplément d'hommes, au coin
de Moika» est fermée depuis deux mois. Et il en est de même partout. Chaque jour et à chaque heure, on rencontre de petites 'bandes de soldats partant pour la gare Nicolas. Le spec* tacle de la gare Nicolas, dès que la nuit vient, est une scène de l'enfer. Sur les quais converti» de neige glacée, une foule énorme de soldats, auxquels se mêlent quelques malheureux civils obligés de quitter Petrograd, se rue sur les trains dès qu'ils arrivent en gare. Les gens se précipitent, se foulent aux pieds, glissent sous les wagons, sont écrasés. L'avant-veille de Noël, il y a eu douze morts dans cette seule gare. Les wagons de toutes classes, et au hasard, sont pris d'assaut. On fracasse les doubles-fenêtres pour entrer plus vite. Où il y a place pour trente personnes, trois cents s'en^ tassent en un bloc solide dont on ne peut plus se déigager. Le train part ou ne part pas. Il n'y a pas de locomotive, ou pas de charbon, ou pas de machiniste. Il reste parfois trente-9ix ou quarante-huit heures avant de quitter la gare, et les gens crèvent de froid — nous avons 25 degrés au-dessous de zéro — dans les
LES phopositions de paix 211
wagons dont les vitres sont cassées et qui ne sont point chauffés.
Cest ainsi que les soldats, malgré les fanfares héroïques de Krylenko, restent chez eux.
La nation larmée! Belle plaisanterie maximaliste. Ces gens s'entendent mieux à détruire qu'à construire, à prêcher la paix que la guerre, à changer une armée en troupeau de moutons, qu'à former des soldats.
Combien de jours encore e&saiera-t-on de faire croire à la guerre sainte?
Avant même que de partir, les maximalistes ont subi une défaite. Ils voulaient la reprise des pourparlers de paix à Stockholm, prétendant que l'acceptation de Brest-Litovsk semblait laisser entendre que les Empires centraux dictaient leurs conditions à la Russie. Ils se croyaient sûrs de l'emporter, car l'Allemagne, pour si peu, ne voudrait pas* rompre les pourparlers d'une paix qui lui est si précieuse. Mais non. Les Empires centraux ont exigé Brest et le gouvernement des commissaires a cédé. Que pouvait-il faire?
Trotski annonce qu'il compte faire traîner
les pourparlers de paix. Qu'ils durent trois mois, et que, pendant ce temps, Topinion publique s'agite en Allemagne, que la discussion des principes russes s'échauffe, que le parti socialiste mène une vive campagne, que la propagande maximaliste se développe dan& r.armée, voilà la tactique de Trotski. Mais il faut -que l'Allemagne s'y prête. Et le télégramme, que nous recevons aujourd'hui, 28 décembre/10 janvier, de Brest, nous dit que, pour l'instant, le parti militaire l'emporte.
Ce diable de Trotski est d'une impudence inégalable. Au moment de partir pour Brest jouer sa partie, n'a-t-il pas eu l'aplomb de dire à un officier de la mission française, socialiste dissident, dont il fait son confident et dont il joue à merveille :
— A -cette hfeure, les Français ne pour raient-ils pas faire une offensive, pour nous rendre la tâche plus facile?
(La vie de cent mille soldats français pour permettre à Trotski-Bronstein^ de jouer sa
comédie! Le dictateur terroriste a de Fallure, comme on voit :
Le socialiste dissident français, si jplein d'admiration qu'il soit pour le Maître, a osé lui pouffer de rire au nez.