CHAPITRE V
LA DISCUSSION DU TRAITÉ DE PAIX h Les séances de Brest-îLitovsk
30 DEC./i2 JANVIER.
Hier et aujourd'hui, nous avons les téléjgrammes de la délégation russe à Brest.
Depuis que Trotski est là» le toiji a changé. Trotski, comme on pouvait s*y attendre, s'y montre un adversaire redoutable pour les Czernin, Kuhlmann, HofFman qui mènent la diplomatie et les armes des pays centraux. Il joue sa partie avec une supériorité incontestable. Il se sert de son jeu avec une habileté sans pareille. Ses atouts sont l'opinion publique mondiale, l'opinion publique des partis
d'opposition dans les Empires centraux, par laquelle il veut atteindre au cœur même des forces ennemies, jusqu'au soldat dans les tranchées. A l'heure où nous sommes, cette tentative hardie est quasi désespérée, mais enfin la lassitude est si grande et universelle que, peutêtre finira-t-il par renforcer les partis d'opposition en Allemagne et en Autriche.
Le sjpectacle est «curieux de cet homme sans armes, en fiace de ces militaires, épée à la main. Il n'a derrière lui qu'un troupeau débandé. Devant lui, la plus forte aruïée qu-e le monde ait vue. Mais il ne se laisse pas ébranler. Avec rassuran<î'e propre à sa race, il va hardiment son chemin, qui n'est pas le leur. Aux explosifs de leurs obus, il oppose la force d'expansion des idées de délivrance qu'il offre aux peuples assujettis. La lutte serait magnifique s'il avait derrière lui une armée forte et disciplinée, prête à se battre. Son .argumentation serait alors irrésistible. Il dirait : « Je suis fort, aussi fort que vous. S'il est nécessaire, deux millions d'hommes sont prêts à donner leur vie pour assurer le triomphe de
nos idées démocratiques, de paix, d'égalité, d'indépendance. Mais en voici .assez. iLe canon a suffisamment parlé. Assez de morts, assez de souffrances. Il faut une fin à ces massacres affreux, et cette fin je la réclame en m'appuyant sur des principes tels qu-e je vous mets au défi de la repousser. »
Trotski serait alors invincible. Mais quoi!
Les soldats russes sont-iti^ prêts à se battre pour n'importe quelle cause? Non, ils désertent. Trotski parle, et derrière lui c'est la débandade de l'armée, qu'il a voulue, ne l'oublions jamais.
Le président Wilson veut arriver, lui laussi, à une paix démocratique et juste, mais, pour la gagner, il prépare une formidable armée.
Voilà la différence.
Kuhlman et Czernin s'étaient plaints avanthier d'un compte rendu inexact d'une séance par l'Agence télégraphique de Petrograd. Ils avaient déclaré que les conditions fixées pai eux étaient celles d'une paix générale, mais qu'aujourd'hui, ils se trouvaient en face de la seule IRussie;- ils .avaient fait une condition
$ine qua non de la continuation des pourparlers, quMls se fassent à Brest. Enfin, le général Hoffman s'était (plaint sur un ton rogue de rinadmissible propagande russe dans Tannée.
Aujourd'hui, la délégation russe, disons mieux, Trotski, répond. Et voici l'essentiel de sa réponse : .
Sur le télégramme inexact, il répond que le gouvernement russe ne peut pas considérer comme l'expression de la volonté des habitants des territoires occupés une déclaration faîte par des igroupes privilégiés, pendant une occupation militaire.
(( (Regrettant le malentendu du télégramme A. T. P., qui ne vient pas de la délégation russe et dont la source sera recherchée, nous croyons nécessaire d'établir qu'un tel malentendu a été rendu possible par le fait que les déclarations officielles de la délégation russe n'arrivent pas entières aux peuples des Empires centraux et qu'une partie leur parvient dénaturée. Ainsi, la réponse de notre délégation à la déclaration du 25 décembre n'a été donnée que sous forme d'une critique de fond,
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concernant le droit des peuples de disposer d'eux-mêmes. L'opinion publique est ainsi inexactement renseignée et nous voyons ici un réel danger poijr le succès de nos travaux. »
Ayant marqué un point, Trotski continue et s'en prend au général HofFman :
« Quant à la protestation du général Hoffmann contre les articles de notre presse, les radiotélé{grammes, les proclamations, etc., critiquant le régime monarchique et capitaliste de certains pays, nous considérons nécessaire de déclarer : que les conditions de l'armistice et le caractère des pourparlers de paix ne limitent en aucun sens, ni la liberté de la presse, ni celle de la parole pour aucune des parties contractantes. Nous, représentants de la République de Russie, conservons pour nous et nos concitoyens la liberté complète de propagande de nos convictions républicaines et révolutionnaires-socialistes. En même temps, nous déclarons que nous ne voyons aucune raison de protester sur le fait que les gouvernements de la Quadruple Alliance propagent parmi les prisonniers de guerre russes
et parmi nos soldats sur le front des publications allemandes semi-offîcielles d'un esprit tendancieux et remplies d'opinions capitalistes que nous envisageons comme profondément hostiles aux intérêts des masses populaires.
« Après ces remarques préventives, nous pouvons passer à l'essence des déclarations qui ont été faites ici hier par le président des délestions allemande et at^stro-hongroise.
Avant fout, nous affirmons que, conformément à la décision prise avant la suspension des pourparlers, nous avons l'intention de continuer les pourparlers de paix.
« Arrivés au pouvoir, nous accomplissons ce que nous avons promis quand nous étions dans l'opposition. Nous avons publié les traités secrets et les avons catégoriquement rejetés en tant qu'ils s'opposent aux intérêts des peuples et à la morale socialiste. Nous continuons, maintenant encore, cette publication.
Aucun pays, tant ami qu'ennemi, n'a malheureusement jusqu'à présent suivi notre exemple dans cette voie de lutte ouverte et effective
contre les machinations diplomatiques. Nous sommes entrés dans le chemin de pourparlers de paix ignorant les avertissements menaçants et les intrigues des «ambassades. Nous nous sommes soumis seulement à notre programme socialiste. Nous avons répondu et répondons par des répressions implacables à toutes les tentatives contre-révolutionnaires de la part des agents diplomatiques alliés en Russie pour faire échouer les pourparlers de tpaix. Nous ne ^voyons décidément pas dje raison pour supposer que la diplomatie de l'Entente, puisse dams un pays neutre, opérer contre la paix avec plus de succès qu'à Petrograd. En ce qui concerne la sincérité de notre désir de paix mise en doute par M. le secrétaire d'Etat, nous pensons que, dans ce domaine, la question sera résolue, non par des suppositions psychologiques, mais par des faits. Celui-là est sincèrement épris du désir de paix qui est prêt à tirer toutes les déductions nécessaires du droit des nations à disposer d'elles-mêmes.
« Nous avons démontré notre manière de voir dans les questions concernant la Finlande,
rArménie et l'Ukraine. Il reste à la partie adverse à prouver la sienne, ne fût-ce que dans la question des territoires occupés et, si le prési(ient de la délégation austro-hongroise, le comte Czernin, exprime des craintes que les gouvernements d'Angleterre et de France n'entreprennent tout ce qui dépendra d'eux pour gêner « ouvertement ou dans les coulisses » les pourparlers de paix, nous jugeons opportun d'expliquer qu'en général notre politique se passe de coulisse, attendu que cette arme de l'ancienne diplomatie a été complètement abolie par le peuple russe, de même que beaucoup d'autres choses, lors de la glorieuse insurrection du 25 octobre. Tous ces soupçons de participation de notre part •dans les intrigues anglo-françaises, complétant systématiquement les insinuations de Londres et de Paris, nous accusant d'accord secret avec Berlin, sont balayées par nous avec résolution parce que notre politique n^est pas dirigée par des combinaisons hasardeuses, mais par les intérêts historiques des classes travailleuses de tous les pays. Si, de cette manière.
nous ne prenons en considération aucune raison pratique ou politique qui, réellement, pourrait rattacher le sort de la paix à Brest- Litovsk, comme lieu de pourparlers, d'un autre côté, nous ne pouvons passer outre Fargument qui, à la séance d'hier, n'a pas été qualiflé de son nom, mais qui jette une lumière sur tous les autres arguments et qui a été avamcé assez (clairement dans le discours de M. le Chancelier d'Etat. Nous parlons de la partie du discours où, à côté de l'équité et de la conscience loyale, il est fait allusion à la puissante situation de l'Allemagne.
« Messieurs, nous n'avons ni la possibilité ni l'intention de disconvenir que notre pays est affaibli par la politique des classes qui ont dominé chez nous jusqu'à ces derniers temps, mais la situation mondiale d'un pays n'est pas déterminée seulement par l'état actuel de son appareil technique, mais par les possibilités qui résident en lui, de même que la puissance économique de l'AHençiagne ne peut être évaluée par l'état actuel de son approvisionnement, Une politique large et prévoyante se
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base sur ks tendances de développement, sur les forces intérieures, qui, une fois réveillées, montreront leur puissance tôt ou tard. A Texemple de la grande Réforme du xvr» siècle et de la grande Révolution du xvui* siècle, qui ont montré les forces créatrices des peuples allemands et français, notre grande révolution à un degré mondial technique et de culture supérieur a éveillé et découvert les forces créatrices de notre ipeuple. Notre gouvernement, à la tête de son projgramme, a écrit le mot « PAyC », mais il s'est engagé en mêmie temps devant le peuple à ne signer qu'une paix démocratique et juste.
« Notre peuple est plein de respect pour les masses travailleuses de rAlletiaa«gne, sur lesquelles s'appuie toute la culture allemande et, par l'intermédiaire des partis amenés au pouvoir par notre révolution, notre peuple a •depuis longtemps .appris à apprécier hautement la classe ouvrière allemande, ses organisations, son esprit de solidarité internationale. C'est avec un sentiment de profonde sympathie que notre peuple considère les peuples
d' Autriche-Hongrie, de Turquie et de Bulgarie. Ces terribles .années d'une guerre, la plus cruelle et la plus insensée entre toutes, non seulement n'ont pas rendu cruel le cœur de nos soldats, au contraire, elles ont créé un nouveau lien de souffrances communes et de tendance vers la paix. C'est pourquoi le Congrès panrusse des ouvriers, soldats et paysans, a tendu ouvertement une main conciliatrice aux peuples de l'autre côté des tranchées. Qe notre côté, rien n'est changé. Comme auparavant, nous voulons une paix rapide basée sur l'entente entre les peuples. Dans ces conditions le refus des gouvernements allemand et austro-hongrois, turc et bulgare, de transférer les pourparlers, dans leur stade actuel, d'un lieu occupé par les troupes allemandes dans un pays neutre, garantissant aux deux parties une même égalité, ne peut guère êtr^ considéré autrement que comme une tendance des gouvernements précité* et des cercles annexionnistes influents à suivre un chemin étranger aux principes d'entente entre les peuples et basé sur la carte de la guerre. Ces ten-
dances sont aussi néfastes pour le peuple ruase que pour le peuple allemand, car les cartes de guerre changent, mais les peuples restent »